Yanick Lahens : « Le créole enrichit le français »
Grande figure de la littérature haïtienne, la romancière met en scène la capacité de résistance des femmes noires dans son nouveau roman, Passagères de nuit, dont l’action se déroule au XIXe siècle. Rencontre.
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© Philippe Matsas
"Régina, Régina, réveille-toi, leve, leve, tu n’es pas venue ici pour te reposer, ou pa vini isit pou kale wès… » Dans Passagères de nuit, le nouveau roman de Yanick Lahens, se glissent des mots de créole. Quand la traduction n’est pas directement donnée dans le texte comme ici, le lecteur peut se référer à un glossaire en fin de volume. Dans ses écrits, Yanick Lahens affectionne de plus en plus cette rencontre des deux langues. Certainement pas par goût de l’exotisme, elle en a horreur.
Sa prose se caractérise par un lyrisme tempéré parsemé de formules imagées mais ramassées, imprimant un rythme jamais relâché. « Le créole enrichit le français », dit-elle. Enfant, elle le parlait avec ses proches, mais le français était la langue de l’école, celle de la promotion sociale. En outre, précise-t-elle, « comme le créole était considéré comme une langue populaire et même vulgaire, il y avait une barrière de genre : les garçons étaient davantage autorisés à le parler que les filles ».
Grande figure de la littérature haïtienne contemporaine, au même titre que Lyonel Trouillot, autrice de romans, de nouvelles et de récits, Yanick Lahens a aussi exercé une carrière universitaire et a été invitée en 2019 à donner un cours – passionnant (1) – au Collège de France en tant que titulaire de la chaire Mondes francophones. C’est peut-être pour cette raison que lorsqu’on lui pose une question la concernant, sur son rapport à ces deux langues par exemple, elle ne s’en tient pas à son cas personnel, mais trace une perspective plus large. C’est également parce qu’en France nombre de ses interlocuteurs méconnaissent – pour ne pas dire ignorent – Haïti et son histoire.
« À la suite de l’occupation américaine et de la montée de l’indigénisme, le créole a connu de grands défenseurs comme Félix Morisseau-Leroy, puis les poètes Georges Castera et Frankétienne, décédé en février dernier, explique Yanick Lahens. Dans la nouvelle Constitution de 1987, le créole est devenu langue officielle, à l’égal du français. Mais, sans politique d’aménagement linguistique, il n’a pas franchi le seuil de l’école. En revanche, le créole a investi l’espace public. 95 % des stations de radio s’expriment dans cette langue, par exemple. Aujourd’hui, les nouvelles générations d’auteurs et d’autrices écrivent indifféremment dans les deux langues. La bataille politico-linguistique est achevée. »
Instiller du créole dans ses romans n’a pas été un acte « naturel » pour Yanick Lahens. À ses débuts, elle ne se sentait pas légitime. Issue de la petite bourgeoisie citadine, de confession catholique et ayant fait ses études supérieures en France, elle était « très occidentalisée, reconnaît-elle. Il a fallu que je réapprenne Haïti, que je découvre cette partie essentielle d’Haïti que l’on nomme le pays en-dehors ». Le pays en-dehors ? Une notion qui remonte à l’indépendance (1804) et marque les limites de la révolution accomplie. Les révolutionnaires au pouvoir ont en effet reproduit le seul modèle économique et social qu’ils connaissaient : celui de la plantation, copié sur le système colonial.
ImpenséOr, raconte Yanick Lahens, « une grande majorité de la population, fraîchement arrivée d’Afrique, a refusé ce modèle et s’est réfugiée dans les montagnes, où elle a institué un système de vie collective, créé une langue, le créole,
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