Le dilemme du retour des réfugiés syriens

Depuis la chute du régime Assad le 8 décembre dernier, plus de 300 000 Syriens sont rentrés chez eux après des années d’exil forcé et douloureux. Partagés entre l’espoir et la méfiance, les Syriens réfugiés en France s’interrogent.

Céline Martelet  et  Bushra Alzoubi  • 19 novembre 2025 abonné·es
Le dilemme du retour des réfugiés syriens
En Syrie, près de 80 % des foyers vivent en dessous du seuil de pauvreté.
© Hisam Hac Omer / Anadolu via AFP

Dans sa maison de Bar-le-Duc (Meuse), Samer Alahmad tourne en rond. Il ne tient plus en place. Depuis plusieurs semaines, le journaliste syrien multiplie les démarches auprès des autorités françaises pour faire annuler sa demande d’asile déposée au début d’année. « Le régime qui nous a forcés à partir n’est plus là. Avec ma femme, nous devons rentrer pour protéger les acquis de notre révolution et empêcher la mise en place d’un nouveau dictateur », affirme le père de famille.

En 2014, Samer Alahmad quitte la Syrie précipitamment pour échapper aux redoutables services de renseignements du clan Assad. Il choisit de s’installer en Turquie comme près de trois millions de ses concitoyens. Son pays est tout proche, à portée de regard. Il se marie, ses deux filles naissent. Elles vont à l’école, apprennent le turc. Le provisoire devient permanent et ce qui devait être un refuge devient la vie même de la famille.

En 2023, Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, entrevoit de normaliser les relations avec Bachar Al-Assad pour renvoyer les réfugiés Syriens. « J’ai eu peur que cela devienne réalité alors j’ai demandé un visa pour obtenir la protection à la France », explique le journaliste. Mais aujourd’hui il le répète : « Je suis prêt à renoncer à cet asile. Certes, en France il y a la sécurité, l’éducation et la santé, mais je dois rentrer chez moi pour que mes filles connaissent la Syrie et en deviennent des citoyennes. »

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L’aînée de Samer Alahmad s’appelle Sham, l’un des noms arabes de Damas, l’une des plus vieilles villes du monde. C’est là que toute la famille va s’installer dans quelques semaines. « Je n’ai pas de maison là-bas, je n’ai plus rien. Mes filles savent que nous rentrons définitivement. Il n’y aura pas d’autres départs. Elles ne seront plus ballottées d’un pays à l’autre, enfin j’espère. »

Le journaliste envisage de partir sans le feu vert du ministère de l’Intérieur en sollicitant directement des passeports au consulat syrien à Paris. Comme lui, plusieurs Syriens, installés parfois depuis des années en France, ont renoncé à l’asile pour retrouver leur terre. Contacté, l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra) confirme ces départs définitifs, en restant discret sur le nombre précis.

L’obtention d’un laissez-passer exceptionnel

Le 12 février 2025, Jean-Noël Barrot, alors ministre des Affaires étrangères, annonce depuis Damas que les ressortissants syriens accueillis en France pourront « se rendre en Syrie de manière transitoire » sans perdre leur statut de réfugiés. Celles et ceux qui en font la demande auprès des préfectures sont donc autorisés à se rendre à Damas, Homs, Alep. Une mesure exceptionnelle en droit international : la convention de Genève sur les réfugiés stipule qu’une protection cesse si une personne « se réclame volontairement à nouveau de la protection du pays dont elle a la nationalité ».

Les Syriens de France doivent pouvoir participer au débat politique naissant dans la période post-Assad et à la reconstruction.

R. Ruiz, avocat

Ce dispositif unique a été arraché en coulisse par des Syriennes et des Syriens en exil. « C’est extrêmement important d’un point de vue symbolique et politique que ces sauf-conduits existent. Les Syriens de France doivent pouvoir participer au débat politique naissant dans la période post-Assad et participer à la reconstruction », explique Romain Ruiz, l’un des avocats du collectif Liberté d’agir, droit de revenir.

Mais il a fallu plusieurs semaines pour convaincre les autorités françaises. « Une mobilisation intense a été nécessaire parce qu’il n’y avait pas forcément de volonté politique dans un gouvernement composé de plusieurs ministres qui représentent une droite extrême. Bruno Retailleau notamment était alors au ministère de l’Intérieur », ajoute Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris. La possibilité de ce « retour exploratoire » concerne au total près de 45 000 réfugiés syriens dans l’Hexagone. Combien ont fait les démarches pour obtenir ce sauf-conduit ? Ce chiffre restera confidentiel, selon plusieurs sources.

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Originaire de la campagne d’Alep, Diala est arrivée en France en 2016 à l’âge de 19 ans. La fin d’un long parcours d’errance. « On pensait quitter la Syrie pour trois jours en 2013. Ils se sont transformés en douze années », confie la jeune artiste syrienne. Réfugiée politique, elle ne demandera pas de sauf-conduit pour le moment. « Le premier mois après la libération, j’ai eu le vertige. Voir les statues du clan Assad tomber, les portraits arrachés… Je voulais absolument participer à cela. Et puis j’ai eu des doutes pour ma sécurité. Je ne veux plus prendre de risques, je connais les armes, la guerre, et surtout, est-ce que je suis capable de supporter encore mentalement la moindre violence ? »

Diala a pourtant plein de projets artistiques en tête mais la situation avec les nouvelles autorités syriennes reste floue pour le moment. « Rien ne marche encore », souffle la Syrienne de 29 ans. Les autorités françaises ont été très claires : le laissez-passer accordé ne sera valable qu’une seule fois. « C’est un papier pour une seule fois, pour une seule visite. Je dois bien choisir le moment. C’est comme un joker ! »

Je ne veux plus prendre de risques, je connais les armes, la guerre, et surtout, est-ce que je suis capable de supporter encore mentalement la moindre violence ?

Diala, réfugiée politique

Sur les vidéos qu’il publie sur les réseaux sociaux, Anas* est heureux. On le voit dans le souk de Damas ou encore près de la grande mosquée des Omeyyades, joyau de l’art islamique. En juin dernier, le quadragénaire est rentré chez lui en Syrie pendant trois semaines. Un tsunami émotionnel. « Le 8 décembre 2024, Bachar Al-Assad tombe. Un mois plus tard, le 7 janvier 2025, j’obtiens la nationalité française », raconte-t-il en souriant. Après des années d’attente, il a enfin entre les mains ce passeport français qui lui permet de se rendre dans son pays d’origine lorsqu’il le souhaite.

*

Le prénom a été changé.

« Je vais rester en France, c’est mon deuxième pays », précise immédiatement le Franco-Syrien. « Je ne peux pas tout abandonner après autant d’épreuves. Je peux être utile à mon peuple mais pas en renonçant à ma vie ici. » Entre 2014 et 2015, Anas a pris le chemin de l’exil pour rejoindre l’Europe depuis la Syrie. Une année sur l’une des pires routes migratoires. Il a failli mourir en tentant de traverser la Manche.

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Aujourd’hui, il est chef d’entreprise à Paris. « Quand je suis arrivé en Syrie, j’étais très content mais au fur et à mesure, j’ai vu la pauvreté extrême », dit Anas. « Avec mes proches, lorsque j’ai osé critiquer la situation, ils m’ont tous répondu : “Tu es parti, tu as bien profité de l’Europe et maintenant tu nous donnes des leçons !” Je les comprends, ils sont épuisés mentalement. Je me demande d’ailleurs comment ils ont fait pour survivre. »

Fuir la Syrie

À Paris, l’examen des dossiers d’asile pour les personnes originaires de Syrie a été suspendu immédiatement après la chute du clan Assad jusqu’au mois d’avril 2025. Depuis, près d’un millier de Syriens ont déposé une demande de protection, selon l’Ofpra. C’est un peu moins que les années précédentes sur la même période précise l’établissement public, qui ajoute que ces demandes sont analysées « sur une base individuelle en se fondant sur la situation actuelle prévalant dans le pays d’origine ».

À 4 000 kilomètres de là, en Syrie, des familles cherchent encore à rejoindre à tout prix l’Europe et notamment la France. Un exil pour échapper à la violence aveugle de milices armées proches des forces gouvernementales, qui ciblent les communautés alaouites et druzes. La situation économique devient aussi insupportable après quatorze années de guerre. Dans tout le pays, près de 80 % des foyers vivent en dessous du seuil de pauvreté.

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« Je veux partir, pour que si un jour j’ai des enfants ils aient une vie digne avec, par exemple, de l’électricité, confie Alaa, musicien syrien. Je suis prêt à repartir de zéro et à m’intégrer dans un nouveau pays. » L’homme de 43 ans vit dans la ville de Jaramana en banlieue de Damas. Comme dans la majorité du pays, l’électricité publique ne fonctionne qu’une heure par jour et chaque jour il est obligé de faire la queue pendant plusieurs heures pour acheter du pain.

Pour l’instant, Alaa n’a pas encore récolté suffisamment d’argent pour payer des passeurs, des trafiquants d’êtres humains sans pitié qui lui feront franchir les frontières illégalement. Mais Alaa le répète, il doit partir : « La tristesse m’envahit, elle ne me quitte pas. Je souffre de dépression profonde et je dois sortir d’ici pour soigner mon âme»

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