Valérie Masson-Delmotte : « Les questions de climat et d’énergie sont les premiers marqueurs de la désinformation » 

Il y a dix ans, lors de la COP 21, 196 pays s’engageaient dans l’accord de Paris à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) pour contenir le réchauffement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels. Depuis, la climatologue ne ménage pas son temps pour faire de la vulgarisation scientifique et reste une vigie scrupuleuse sur la place des faits scientifiques.

Vanina Delmas  • 10 décembre 2025 abonné·es
Valérie Masson-Delmotte : « Les questions de climat et d’énergie sont les premiers marqueurs de la désinformation » 
Le 3 décembre au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de l’université Paris-Saclay, à Saint-Aubin.
© Maxime Sirvins

Valérie Masson-Delmotte est paléoclimatologue, membre du Haut Conseil pour le climat et responsable du centre climat-société à l’Institut Pierre-Simon-Laplace du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). De 2015 à 2023, elle a été coprésidente du groupe 1 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), chargé d’établir les faits scientifiques sur les causes et les évolutions du changement climatique. Elle est entrée à l’Académie des sciences en juin 2025

En 2015, vous étiez coprésidente du groupe 1 du Giec. Que représentait la COP 21 pour la communauté des scientifiques du climat ?

Le multilatéralisme était très vivant sur les enjeux environnementaux. La même année, il y avait eu le Cadre d’action de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe, les Objectifs de développement durable (ODD) et l’accord de Paris. Le rapport du Giec (2013-2014) avait permis de faire entrer les arguments factuels dans le champ des négociateurs climat. On montrait que dans un monde plus chaud de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, il y aurait des risques de pertes irréversibles d’écosystèmes (coraux, glace de mer en Arctique…), des conséquences graves pour les populations vivant dans des contextes vulnérables et des enjeux d’habitabilité notamment pour les petites îles.

L’objectif de contenir le réchauffement climatique largement sous les 2 °C était au cœur de la construction de l’accord de Paris. La COP 21 a changé les interactions entre le Giec et les négociations climat. Les pays n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur l’objectif de long terme. Beaucoup de questions se posaient : sait-on vraiment ce qu’on gagne avec un objectif de 2 °C ou 1,5 °C ? Peut-on décarboner aussi fortement en tenant les Objectifs de développement durable et les efforts pour éliminer l’extrême pauvreté ?

Nous vivons dans un monde où le réchauffement dû aux activités humaines est estimé à 1,36 °C jusqu’à fin 2024.

C’était un sujet de tensions entre les pays exportateurs d’énergies fossiles et les pays vulnérables, qui considéraient l’objectif de 2 °C comme insuffisamment protecteur. Ils se sont alors tournés vers les scientifiques – le Giec est mentionné directement dans l’accord de Paris – et ils ont demandé un rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire supérieur à 1,5 °C. Ce fut une grande surprise !

Comment a évolué le monde du climat en dix ans ?

Les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial ont continué d’augmenter, mais moins vite, notamment le CO2 dû aux énergies fossiles et à la déforestation. Certaines politiques publiques ont donc porté leurs fruits. Parmi les pays du G20, on observe que ceux plutôt développés, industrialisés, connaissaient une baisse lente de leurs émissions de GES avant 2015 et plus forte depuis. Quant aux pays émergents, leurs émissions augmentaient fortement avant 2015 et moins depuis l’accord de Paris. En Chine, elles ne montent même plus depuis un an.

Il y a également des avancées majeures sur l’amélioration de la qualité de l’air, mais avec un effet ambigu. En effet, une partie des GES s’accumule dans l’atmosphère et fige la chaleur. Les particules de pollution ont un effet refroidissant, plutôt près des grandes villes, donc, en les éliminant, on perd l’effet parasol, ce qui entraîne un réchauffement. Ce phénomène contribue au fait que l’influence humaine sur le climat est encore plus forte ces dix dernières années. Nous vivons dans un monde où le réchauffement dû aux activités humaines est estimé à 1,36 °C jusqu’à fin 2024. À ce rythme, nous serions dans un monde plus chaud de 1,5 °C en moyenne dans quelques années, peut-être même avant 2030.

Le changement climatique impacte tout ce qui fonde les droits humains fondamentaux.

Les sciences du climat ont-elles progressé également ?

Oui, avec le développement des sciences de l’attribution. Nous avons une compréhension plus fine du lien entre émissions de GES, réchauffement global et événements extrêmes. Mais aussi des liens entre ces événements extrêmes et leur coût économique, social, humain. On perçoit mieux les conséquences du changement climatique sur le vécu des populations : la santé, les rendements agricoles, la sécurité alimentaire, de l’approvisionnement en eau, des lieux de vie… Conclusion : le changement climatique impacte tout ce qui fonde les droits humains fondamentaux.

Globalement, les progrès sont nets mais insuffisants puisque nous ne sommes pas sur les trajectoires pour tenir les objectifs que les pays se sont eux-mêmes donnés ! La capacité d’agir est à notre portée, par le déploiement du potentiel industriel pour produire des énergies renouvelables ou bas carbone. Mais tout cela conduit aussi à des contre-réactions brutales auxquelles il faut faire face.

Comment avez-vous perçu la défiance envers les sciences

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