Bardella, l’œuf et la peur

En quelques jours, le président du RN a été aspergé de farine et a reçu un œuf. Pour certains commentateurs, nous serions entrés dans une ère de chaos où la démocratie vacille au rythme des projectiles de supermarché. Ce qui devrait plutôt les inquiéter est la violence d’une parole politique qui fragilise les minorités, les élus et l’État de droit.

Pierre Jacquemain  • 2 décembre 2025
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Bardella, l’œuf et la peur
Ceci n'est pas Jordan Bardella.
© Salomé Dionisi

Il faudrait sans doute remercier certains commentateurs politiques d’avoir ravivé, avec une ferveur presque amusée, une vieille tradition française : celle d’élever l’œuf et la farine – qu’a reçus Jordan Bardella en tournée –, au rang d’indicateurs de « violence politique inédite ». À les écouter, nous serions entrés dans une ère de chaos où la démocratie vacille au rythme des projectiles de supermarché.

Avant d’être sacralisés les responsables politiques étaient des cibles récurrentes de moqueries publiques bien plus corrosives.

La dramaturgie médiatique adore ces moments : un élu se frotte les épaules, quelques ministres s’indignent, et l’on théorise doctement sur la dégradation du débat public, comme si l’histoire politique française n’était pas une longue succession d’entartages, de jets de crème chantilly, de bains de foule mouvementés et d’humiliations potaches destinées à rappeler que le pouvoir, ou ceux qui y prétendent, parfois, mérite d’être secoué.

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Il faut évidemment condamner ces gestes. Mais qu’on le veuille ou non, ce sont des actes isolés, symboliques, qui ne menacent ni la démocratie ni l’intégrité physique de qui que ce soit. Ils relèvent du folklore politique autant que des colères sociales. Les grands experts qui les dissertent comme on décrypte une attaque contre un chef d’État devraient, peut-être, se souvenir qu’avant d’être sacralisés les responsables politiques étaient des cibles récurrentes de moqueries publiques bien plus corrosives que la farine bio des stands étudiants.

Retour de bâton

Plus troublante, pourtant, est cette indignation à géométrie variable. Les menaces explicites adressées à des élus locaux, des magistrats, des journalistes : silence poli. Les campagnes d’intimidation contre des responsables écologistes – notamment lors de la mobilisation des agriculteurs –, parfois frontalement visés dans un climat d’hostilité ouvert : presque rien. Il faut croire que certains élus méritent davantage de compassion que d’autres.

Peut-être parce qu’un futur président de la République autoproclamé doit, paraît-il, être enveloppé d’une aura de respect anticipée – histoire de ne pas froisser le protocole avant l’heure. Voilà une nouvelle invention française : la présidence par présomption.

La violence, la vraie, ne naît pas des œufs, mais des discours.

Or il y a une réalité politique que beaucoup feignent d’ignorer. La violence, la vraie, ne naît pas des œufs, mais des discours. Pas des gestes, mais de la construction méthodique de boucs émissaires. Pas de la farine, mais des mots qui tracent des frontières entre « eux » et « nous », entre Français supposément authentiques et autres indésirables. Et, sur ce terrain-là, le Rassemblement national excelle. En désignant des ennemis intérieurs, en suggérant que certains êtres humains ne seraient pas pleinement légitimes, en promettant expulsions, exclusions et reconquête identitaire, il fabrique précisément le climat qu’il prétend dénoncer.

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Le plus ironique dans l’affaire ? Que ceux qui soufflent sur les braises de la défiance, ceux qui construisent leur marque politique sur la peur et la stigmatisation, se drapent aujourd’hui dans la posture de victimes blessées par la brutalité du débat public. Quand on passe son temps à désigner des cibles – immigrés, fonctionnaires, pauvres, magistrats, écologistes, journalistes –, il ne faut pas s’étonner que la société se tende. Et encore moins que le retour de bâton prenne parfois, hélas, la forme d’un œuf un peu trop mûr.

Mais peut-être est-ce cela, finalement, le comble de cette époque : voir ceux qui gesticulent autour du « bon sens » s’offusquer d’un geste potache comme s’il s’agissait d’un acte de guerre. La vraie inquiétude démocratique ne réside pas dans ce faux débat. Elle réside dans l’indifférence face à la montée d’une parole politique qui fragilise les minorités, les élus et l’État de droit. Là est la violence systémique. Le reste ne relève que du spectacle.

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