Pasolini, la conspiration du pétrole
Avec Pétrole, le metteur en scène Sylvain Creuzevault partage avec le public son goût pour l’œuvre de Pasolini, qui accompagne depuis ses débuts son aventure théâtrale. Un passionnant livre d’entretien mené par Olivier Neveux prolonge notre immersion sur la planète Singe, nom de la compagnie de l’artiste.
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© Jean-Louis Fernandez
Lorsque s’élève le panneau de bois dissimulant le plateau aux yeux du spectateur, où s’affiche en lettres blanches « Pier Paolo Pasolini (1922-1975) », on se retrouve dans une peu banale antichambre de la mort. Allongé sur un plateau nu que traverse bientôt une souris noire, un corps inerte gît dans une attitude qui pose d’emblée sa mort comme théâtrale. La posture raide du comédien-macchabée (Sébastien Lefebvre), son allure impeccable, sa façon de tenir entre les mains un appareil photo, et les deux ailes d’avion installées de part et d’autre de ses épaules portent déjà la marque de l’art que défend depuis une dizaine d’années le directeur de la compagnie le Singe, Sylvain Creuzevault.
Dans son immobilité cadavérique, l’acteur qui ouvre Pétrole – d’après le livre éponyme et inachevé de Pier Paolo Pasolini (Gallimard, collection « L’Imaginaire ») – joue déjà au sens où l’entend le metteur en scène. Avec son mélange de tragique et d’étrangeté un peu blagueuse, il est parfaitement « sérieux – pas sérieux », titre de l’excellent livre de « conversation » qui vient de paraître, où Creuzevault s’entretient en profondeur avec le professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre Olivier Neveux. Est-ce une reconstitution de la scène de meurtre de Pasolini que nous propose le Singe, cinquante ans après les faits ?
La révélation par une caméra et une voix off du contenu de la valise posée près du corps semble confirmer cette hypothèse. Tous les livres qui s’y trouvent ont été importants dans le développement par Pasolini d’une critique de la société italienne de son époque et plus généralement de l’ère néocapitaliste, ainsi que pour sa conception de la littérature : Chklovski, Sade, Sollers… Ou encore Dostoïevski, dont Sylvain Creuzevault a adapté Les Démons (2018), Le Grand Inquisiteur (2020) et Les Frères Karamazov. Malin comme son animal fétiche, tout en étant d’une exigence intellectuelle toujours au travail, le Singe affirme ainsi sa fraternité de longue date avec la pensée de l’Italien.
Pétrole nous fait entrer au cœur d’une relation riche et ancienne, dont on découvre la nature et le fonctionnement au fil de la pièce.
Pour preuve le « Pavillon » intitulé « Pasolini avec Sylvain Creuzevault » organisé en janvier 2026 au Théâtre de la Commune à Aubervilliers, où l’on pourra découvrir Pylade, l’une des études pasoliniennes que le metteur en scène mène avec les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique depuis 2024. Pétrole nous fait ainsi entrer au cœur d’une relation riche et ancienne, dont on découvre la nature et le fonctionnement au fil de la pièce, notamment à travers un traitement sans cesse mouvant de la notion d’identité, obsession de Pasolini à laquelle Creuzevault offre une caisse de résonance théâtrale.
Dès la scène d’ouverture, l’identité s’affirme dans Pétrole comme un champ de tous les possibles. La silhouette de l’homme à terre se révèle vite en effet être celle non pas seulement du
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