À Paris, « une agriculture basée sur l’exportation détruit les agriculteurs »
En dépit du vote d’une majorité d’États européens en faveur du Mercosur, la Confédération paysanne, les Soulèvements de la terre, la CGT, Solidaires et Cancer Colère ont voulu dénoncer l’hypocrisie d’Emmanuel Macron et sa vision productiviste de l’agriculture.

© Maxime Sirvins
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Entre l’État et le monde agricole, une confiance brisée Mercosur : les vraies raisons du « non » de Macron « Ce que je trouve radical, c’est de choisir de devenir paysan »Le soleil n’est pas encore levé ce vendredi 9 janvier matin quand une grille s’ouvre discrètement au siège de la CGT, porte de Montreuil. En quelques secondes, une centaine de militants s’élance suivie par six tracteurs. À l’initiative de la Confédération paysanne, appuyée par les Soulèvements de la Terre, la CGT Paris, Solidaires, Cancer Colère et des étudiants d’AgroParisTech, la troupe envahit dès l’aube le périphérique parisien.
Sur les tracteurs, les slogans peints donnent le ton : « Maudite soit la guerre économique et sanitaire ! » La référence est double. La crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), maladie bovine contre laquelle l’État impose des abattages systématiques, s’ajoute à la ratification à Bruxelles du traité de libre-échange UE-Mercosur, prévue ce 9 janvier. Le président Emmanuel Macron a bien annoncé, la veille, que la France s’opposerait au texte. Mais ce « non » n’a pas calmé la colère. Pour beaucoup d’agriculteurs, il n’est qu’un geste tardif et opportuniste. Le tout, sans traduction concrète dans la politique agricole.
Colère transnationale
Le périphérique se mue alors en une tribune. Les militants l’occupent et se rendent visibles. Fanny Métrat, éleveuse et porte-parole de la Confédération paysanne, lie explicitement la bataille contre le traité et celle contre la politique sanitaire. « C’est la même logique : une logique de marché. » « Tout est dicté par l’économie mondialisée. Et quand Macron dit non au Mercosur, il continue de défendre ce même système. » L’accord Mercosur, dans son discours, n’est pas seulement dangereux pour les agriculteurs français, il l’est aussi pour celles et ceux de l’autre côté de l’Atlantique : « On est en lien avec les organisations paysannes, brésiliennes et sud-américaines. Elles aussi se battent contre cet accord du Mercosur. »
Mais aujourd’hui, la colère ne se réduit pas à une opposition commerciale. La Confédération paysanne est aussi là pour dénoncer la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse. Depuis des mois, le syndicat agricole demande une vaccination élargie contre la DNC plutôt que des abattages massifs. « Le gouvernement n’écoute rien », s’indigne Stéphane Galais, un autre porte-parole du syndicat.
La Confédération paysanne décrit aussi une méthode gouvernementale vécue comme une violence. « Elle est liée à la surdité d’Annie Genevard, ministre de l’Agriculture », dit-il, mais aussi à des opérations répressives qu’il juge injustifiables « d’abord dans le Doubs et puis en Ariège alors qu’il y avait aucune urgence ». En décembre 2025, une violente répression s’est abattue sur des paysans qui défendaient deux fermes contre l’abattage de troupeaux après des cas de DNC.
Mais aujourd’hui, la colère ne se réduit pas à une opposition commerciale.
Dans un communiqué, la Confédération paysanne explique vouloir « balayer un protocole sanitaire mortifère et autoritaire aussi bien que le rouleau compresseur libéral qui le commande ». Mais pour Stéphane Galais, la colère actuelle dépasse de loin la seule question vétérinaire. « Elle exprime une crise existentielle de l’agriculture : comment vivre de son métier, comment transmettre sa ferme, comment s’adapter au climat ? »
C’est aussi pour cette raison que la présence des Soulèvements de la Terre n’est pas anecdotique. Phil, l’un des porte-parole de la coordination agricole du mouvement, assume l’alliance avec la Confédération paysanne. « On rejette aussi cette agriculture basée sur l’exportation qui détruit les agricultures et les paysans », explique-t-il. Il inscrit la mobilisation dans un conflit plus large contre « l’accaparement », contre « le complexe industriel », et contre les « grands projets inutiles et imposés ».
Derrière « l’unité syndicale »
Phil tient aussi à critiquer ce qui se cache dans « l’unité syndicale » contre le Mercosur, réunissant des syndicats aussi opposés que la FNSEA, la Coordination rurale et la Confédération paysanne. « La réalité, c’est qu’on a un mouvement qui prétend défendre tous les éleveurs mais qui est dirigé par un grand patron de la production intensive », dénonce-t-il. « Il n’y aura pas de transition écologique sans un vaste mouvement social de reprise des terres. »
Il est rejoint par Stéphane Galais, qui dénonce des rapports de force en coulisse avec une FNSEA souhaitant garder la mainmise sur les décisions stratégiques pour l’agriculture. Contactée par Politis, Véronique Le Floc’h, ancienne présidente de la Coordination rurale et membre du comité de direction du syndicat, estime qu’il existe des revendications communes avec la Confédération paysanne, mais que la FNSEA a toujours eu des positions ambivalentes avec le Mercosur.
La veille, le président de la Coordination rurale corse a aussi été interpellé alors que le syndicat, qualifié d’extrême droite, lançait ses actions dans la capitale. Les agriculteurs ont occupé une partie de la place de l’Étoile et ont afflué devant l’Assemblée nationale. Dans la petite foule, Valérie Vincent, membre de la Coordination rurale du Cher, décrit l’épuisement des agriculteurs entre des propos sur « les banlieues » et « les incivilités ». Preuve supplémentaire, là encore, de l’hétéroclite coalition des colères contre le Mercosur.
Crise existentielle de l’agriculture
Vendredi matin, après plusieurs fumigènes, la centaine de militants regarde les tracteurs partir en opération escargot. Ils sont rapidement bloqués par les forces de l’ordre. La tension est montée d’un cran lorsque deux porte-parole nationaux de la Confédération paysanne, Thomas Gibert et Stéphane Galais, ont été violemment interpellés. Le contraste avec l’attitude bienveillante des autorités lors des mobilisations de la FNSEA en hiver 2024 accentue le sentiment de « deux poids, deux mesures » dans le monde agricole, dénonce Fanny Métrat sur la route vers le commissariat du XVIe arrondissement de Paris pour soutenir ses camarades.
L’opération du jour n’aurait pu avoir lieu sans l’aide de la CGT. Arrivés discrètement la veille, les tracteurs ont pu se garer au siège, à l’abri des forces de l’ordre. « Quel symbole ! On est parti du siège de la Confédération générale du travail pour arriver au siège de la Confédération paysanne », s’enthousiasme Benoît Martin, secrétaire général de l’Union départementale CGT de Paris, lors d’une prise de parole peu après l’action.
Le rapprochement, dit-il, ne date pas d’hier mais « a eu lieu il y a deux ans ». Pour lui, ce n’est pas une solidarité de circonstance mais un fil politique : l’alimentation, « cette grande chaîne du champ jusqu’à l’assiette », la question des filières et du travail. « On mène une bataille contre le déclin de l’emploi industriel mais la même logique s’applique au déclin de l’emploi agricole », insiste-t-il.
La colère ne porte pas uniquement sur un vote. À la fin de l’action, le syndicaliste conclut sobrement : « On est dans une crise existentielle de l’agriculture en France. » C’est aussi pour cela que le « non » d’Emmanuel Macron ne calme rien.
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