En Dordogne, un potentiel candidat aux municipales poursuivi pour emploi de travailleurs sans-papiers

Cyrille Déchenoix, patron de Drop Intérim, fait campagne pour la mairie de Saint-Astier, en Dordogne. Pourtant cet ancien de l’UMP, déjà condamné deux fois pour prise illégale d’intérêt, est de nouveau visé par une procédure judiciaire. Cette fois, pour emploi de travailleurs sans papiers.

Pierre Jequier-Zalc  • 15 janvier 2026
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En Dordogne, un potentiel candidat aux municipales poursuivi pour emploi de travailleurs sans-papiers
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« Jai occupé, très jeune, dimportantes responsabilités dans une des 50 plus grandes villes françaises, dans le département le plus dynamique de France, toujours à l’avant-garde. Jai créé mon propre groupe, fort de plus de 1 200 salariés. Autant de gages de dynamisme, de compétences, de réussite que je souhaite mettre au service de tous les astériens. » Dans ses vœux pour 2026, publiés sur les réseaux sociaux, Cyrille Déchenoix se targue de son parcours, politique et professionnel.

Dans ceux-ci, il s’adresse à la population de Saint-Astier (Dordogne), assurant « vouloir se mettre au service de tous les astériens, pour contribuer à refaire de [la] ville, […] une ville où il fait bon vivre ». L’objectif est clairement affiché : les élections municipales qui se dérouleront le 15 et 22 mars 2026. Un retour aux affaires pour celui qui fut maire adjoint UMP (désormais Les Républicains) d’Asnières et conseiller général des Hauts-de-Seine jusqu’au milieu des années 2010. Une carrière politique interrompue par des affaires judiciaires.

Déjà condamné

En 2015, Cyrille Déchenoix a, en effet, été condamné en récidive à 3 ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêt. Une peine confirmée en appel. Il avait déjà été condamné pour le même délit en 2012. À chaque fois, la justice lui reproche d’avoir profité de ses fonctions d’élu pour favoriser des entreprises dans des marchés publics. Encore aujourd’hui, l’homme de 52 ans affirme être « parfaitement innocent » dans les colonnes de Sud-Ouest.

Peines purgées, fin des histoires judiciaires pour Cyrille Déchenoix ? Pas vraiment. Comme nous le révélons, le parquet de Versailles a décidé de le poursuivre en tant que patron de l’entreprise d’intérim Drop Intérim, pour emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail salarié. L’audience aura lieu ce lundi 19 janvier. Le chef d’entreprise, présumé innocent, nie les faits. Il risque 5 ans d’emprisonnement. Contacté à plusieurs reprises, et interrogé sur l’ensemble des points de cet article, Cyrille Déchenoix n’a pas répondu à nos sollicitations. 

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Ces poursuites font suite à l’enquête menée depuis 2022 par le parquet versaillais sur l’emploi d’au moins vingt personnes sans-papiers en intérim par le géant de la collecte des ordures, Sepur. Politis vous révélait, ce mercredi, les détails de cette affaire. À l’époque, en 2021, les salariés se rendaient dans les dépôts et se faisaient directement embaucher par Sepur. Les agences d’intérim – Drop Intérim et MisterTemp, que les salariés ne rencontraient jamais – s’occupaient ensuite des formalités administratives (fiches de paie, contrats de travail, etc.).

Un système qui favorise, de facto, l’emploi de travailleurs sans papiers. C’est en tout cas ce que conclut l’inspection du travail dans son procès-verbal : « Le processus de recrutement de ces salariés par les entreprises de travail temporaire MisterTemp et Drop Intérim ne permet pas de lutter contre le risque d’usurpation didentité. »  Un processus que Cyrille Déchenoix reconnaît, à demi-mots, en garde à vue. « À cette période sans doute, c’est possible. À la période du contrôle [de l’inspection du travail, N.D.L.R.] nous avions un peu moins dun an d’existence », justifie-t-il lorsque les policiers l’interrogent sur ces méthodes de recrutement, dans un procès-verbal que nous avons pu consulter. Il assure toutefois que son entreprise, « depuis le début », vérifiait les titres de séjour auprès des préfectures.

« Corvéables à merci »

Les salariés rencontrés – dont plusieurs étaient, à l’époque, embauchés par Drop Intérim – décrivent des conditions de travail chez Sepur particulièrement dégradées, du fait de leur statut précaire, en intérim et sans papiers. « On était corvéables à merci. C’était de la surexploitation », affirme Cheick, un des leaders de la grève victorieuse d’octobre 2021. « On a travaillé pendant le covid, sans protection. Nos heures de nuit n’étaient pas payées comme telles, nos heures supplémentaires non plus, jai dû acheter moi-même des bottes de lavage », égrène l’ancien éboueur.

Des témoignages qui entrent en totale contradiction avec les mots de Cyrille Déchenoix qui, sur son site de campagne, écrit avoir « fondé il y a 5 ans, un groupe qui œuvre en faveur de l’emploi et de l’insertion professionnelle, qui permet, à 1 200 personnes chaque jour, de travailler, pour certains, retrouver fierté, estime de soi, en accédant à une activité, après avoir été, trop longtemps, sur le bord du chemin ».

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Malgré cela, Drop Intérim a continué à collaborer activement avec Sepur. Au point qu’en mai 2025, lorsqu’il est placé en garde à vue, Cyrille Déchenoix explique que son entreprise dispose d’un « pôle Sepur » avec « une équipe dédiée », « compte-tenu du volume et de l’importance du partenaire ». Désormais, il assure que les candidats « viennent une fois à l’agence pour son premier contrat ». Sans que cela n’empêche les dérives. Dans un courrier daté d’avril 2025 que Politis a consulté, Youri Ivanov, président de Sepur, met en demeure Drop Intérim. La raison : la découverte que l’un des « collaborateurs régulièrement mis à disposition » par l’entreprise d’intérim présente « une fausse pièce didentité ».

On nomme des gens pour nous représenter, pas pour un parcours personnel.

En réponse à cette mise en demeure, Cyrille Déchenoix tente, auprès du président de Sepur, de justifier ses méthodes. « Cette pratique de faux papiers ou faux porteurs est un véritable fléau », écrit-il, convoquant par la suite ses relations – réelles ou supposées – avec le monde politique. « Ce sujet est le sujet prioritaire chez Drop, c’est un sujet présidentiel porté au plus haut de l’État et auprès des préfets par votre serviteur. »

Exclusions

Quelques paragraphes plus loin, il se targue d’avoir été « nommé au conseil départemental de l’emploi et de l’insertion du 93 […] pour porter la voix des professionnels sur ces sujets cruciaux et sensibles ». En effet, il a été désigné représentant de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) dans cette nouvelle instance créée le 3 janvier 2025, dans le cadre de la loi plein-emploi.

Sauf qu’un an plus tard, la CPME 93 annonce à Politis l’avoir retiré de cette instance : « Il n’y est plus. On a décidé de le retirer parce qu’il n’est venu à aucune réunion. Chez nous, ça ne fonctionne pas, on nomme des gens pour nous représenter, pas pour un parcours personnel. »

En 2015, l’homme avait également été exclu de l’UMP après avoir décidé de maintenir une candidature dissidente aux élections cantonales dans les Hauts-de-Seine. Est-ce pour toutes ses raisons que celui qui a fait carrière politique et professionnelle en Île-de-France décide désormais de s’impliquer dans la vie locale à Saint-Astier ?

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« J’ai décidé de revenir aux sources, aux racines, comme nombreux d’entre vous originaires d’autres régions ou revenus en fin de carrière. Saint-Astier où j’ai passé toutes mes vacances, près de 4 mois chaque année jusqu’à mes 20 ans, âge de mon entrée dans la vie active », écrit-il sur son site de campagne, assurant également être « libre de tout mouvement politique, car mon parti, c’est Saint-Astier au Cœur ».

Toutefois, dans cette délocalisation, le cinquantenaire n’oublie pas sa « spécialisation » : la collecte des déchets dont il est devenu un des rouages en travaillant fidèlement avec Sepur. Sur son site de campagne, le sujet figure très haut. « Un des sujets, complètement fou, concerne le ramassage des ordures, pour lequel, il est impensable, irresponsable, d’avoir pu cautionner une telle hérésie », peut-on lire. Une dénonciation de la gestion du ramassage des ordures, assurée localement par un service public… et non par un prestataire privé comme Sepur, dont les pratiques – auxquelles Cyrille Déchenoix a participé – questionnent tout autant.

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