Entre l’État et le monde agricole, une confiance brisée
Depuis deux ans, les colères agricoles s’expriment dans la rue, dans les fermes et dans les médias. Tiraillé de toutes parts, le secteur oscille entre pessimisme, désarroi et défiance envers un État qui ne comprend plus cette population en manque de reconnaissance.

© Maxime Sirvins
Emmanuel Macron pensait apaiser la colère agricole en actant (enfin) que la France voterait « contre » l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Sébastien Lecornu croyait avoir calmé les inquiétudes en dégainant une « Lettre ouverte aux agriculteurs de France » dans laquelle il fait de belles promesses sur les contours de cet accord commercial, sur le budget de la politique agricole commune (PAC), l’interdiction de l’importation de produits contenant des résidus de pesticides interdits en Europe ou encore sur la gestion de l’eau « selon les réalités locales », c’est-à-dire les projets de mégabassines.
Nous avons juste un État pompier.
M. ColliAucune certitude que cela soit suffisant, tant les raisons de la colère sont profondes. « La détérioration des relations entre les agriculteurs et l’État vient du manque de planification pour anticiper et apporter des solutions structurelles au monde agricole. Nous avons juste un État pompier, et la lettre du premier ministre reste dans cette veine, elle ne sert qu’à éteindre quelques feux », analyse Marine Colli, consultante sur les questions de politique agricole.
Cette séquence de révolte est la troisième depuis deux ans. À l’automne 2023, une vague de contestation, portée par la FNSEA et les Jeunes agriculteurs dans le Sud-Ouest, émerge avec le slogan « On marche sur la tête » et des panneaux de villes retournés. Les revendications portent sur le prix du gazole mais aussi la difficulté des efforts pour coller aux exigences de la transition écologique.
Injonctions contradictoiresLe mouvement prend de l’ampleur début 2024, impulsé par tous les syndicats agricoles, dans toute la France, et même dans d’autres pays européens (Allemagne, Pays-Bas, Roumanie…) Gabriel Attal, alors premier ministre, tente d’éteindre le feu social depuis une ferme de Haute-Garonne, en annulant la hausse du gazole non routier et en promettant un « choc de simplification » administrative. Puis, les débats et tergiversation d’Emmanuel Macron autour du Mercosur ont ressurgi en novembre 2024 ainsi que les oppositions aux abattages de troupeaux de bovins potentiellement contaminés par l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse.
Un mélange de sujets qui éclatent aujourd'hui, mais qui ne sont que la continuité d’un « malaise paysan » ancien et tenace. En clair : ce sont autant des signaux d’un système productiviste à bout de souffle, qui a débuté dès le XIXe siècle selon Anthony Hamon, historien spécialiste du monde agricole.
« Dès les années 1850, des agronomes français affirmaient qu’il y avait trop d’agriculteurs ! Avant cela, on avait une agriculture de subsistance, seuls les surplus étaient commercialisés. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les agriculteurs n’avaient pas la “mission” de nourrir la population française. On finit par le leur reprocher, et cela engendre le bond en avant productiviste des années 1960, avec une agriculture exportatrice, et l’idée que chaque pays doit produire ce qu’elle sait faire et importer le reste. »
Au fil des années, on leur a demandé d’être les nourrisseurs de la population, les jardiniers des campagnes, pour certains, les gardiens d’une France éternelle...
A. HamonÀ ce devoir impérieux de nourrir le monde s'ajoutent de plus en plus d’exigences, voire d’injonctions parfois contradictoires : produire toujours plus, à moindre coût en respectant de plus en plus de normes. « Au fil des années, on leur a demandé d’être les nourrisseurs de la population, les jardiniers des campagnes, pour certains, les gardiens d’une France éternelle. Sans oublier d’être à la hauteur de la prise de conscience écologique dans la société, alors que tout l’écosystème agricole mondial et européen pousse au maintien du cadre productiviste dominant », ajoute Anthony Hamon.
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