Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »

L’ancienne élue de Guyane est une grande voix des Outre-mer français. Elle revient sur le rapt de Nicolás Maduro et l’absence d’une grande action diplomatique de la France, puissance pourtant voisine du Venezuela, face à cette violation flagrante du droit international par les États-Unis.

Olivier Doubre  • 13 janvier 2026 abonné·es
Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »
« Macron a dénoncé une "agressivité néocoloniale" . On en tire les conséquences ou on est complice. »
© Jérémie Lusseau / Hans Lucas via AFP

Christiane Taubira, ex-députée au Parlement européen (1994-1999) et à l’Assemblée nationale (1993-2012), elle est à l’origine de la proposition de loi portant reconnaissance de l’esclavage et de la traite comme crimes contre l’humanité adoptée en 2001. Devenue garde des Sceaux en 2012, elle fait voter la loi autorisant le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe en 2013. Économiste de formation, elle est professeure à l’université de São Paulo depuis 2024, où elle dirige un groupe de 60 chercheurs en faveur de la préservation de la forêt amazonienne.

Quelle a été votre réaction après l’enlèvement ou le rapt (Washington parle de « capture ») de Nicolás Maduro par les forces armées des États-Unis, quoi qu’on ait pu penser de ce dirigeant qui n’était pas un modèle de démocratie, mais comme tant d’autres à travers le monde ?

Assurément, on n’enlève pas Vladimir Poutine, qui a pourtant de grandes réserves de gaz ! Il a aussi le bouton nucléaire. On n’envisage pas non plus d’enlever Kim Jong-un. Même bouton, même protection ? Je crois que ces deux exemples suffisent à balayer l’argument justifiant l’enlèvement de ce type de dirigeants. C’est juste le prétexte d’une puissance qui s’autorise à « faire justice » en décrétant qu’elle aurait le droit de kidnapper – car oui, c’est un rapt ! – un chef d’État.

Si l’on commence par des « non, mais » ou des « oui, sauf », en droit, rien ne tient plus.

Quoi qu’on en pense, ce chef d’État a un peuple, un pays avec des frontières. Aucune puissance, au regard de la Charte des Nations unies et de ses pays signataires (dont les États-Unis parmi les tout premiers, cette Charte ayant été signée à San Francisco), ne peut s’autoriser un tel arbitraire. Il s’agit d’une violation du droit et incontestablement d’un acte criminel. Il n’y a pas d’autre qualification possible.

Ensuite, quelle peut être ma réaction personnelle ? Je suis très implantée sur mon continent, en Amérique du Sud, où nous avons souvent vu des incursions des États-Unis. Lorsque j’étais étudiante à Paris, je me souviens très bien d’un de nos professeurs nous expliquant la « doctrine Monroe (1) » sur un ton très placide. J’avais déjà des engagements militants et des solidarités sud-américaines, nourries à Paris, et je ne partageais pas du tout sa placidité. Le monde savait déjà que les États-Unis avaient débarqué à Port-au-Prince et volé tout l’or de la banque de Haïti.

Puis ils ont envahi la Grenade, après être intervenus au Nicaragua, au Panama, au Guatemala ; ils ont été humiliés à Cuba, dans la baie des Cochons… On n’oublie pas non plus leur implication dans le coup d’État de Pinochet au Chili, ni dans celui de Videla en Argentine ; ils ont soutenu la dictature militaire au Brésil (la France aussi, d’ailleurs), etc. La question de leurs intrusions armées sur le continent, en y incluant la Caraïbe, est ancienne. Maintenant, ce que fait Trump aujourd’hui porte les excès de qui il est lui-même !

Que pensez-vous de la déclaration d’Emmanuel Macron après le rapt de Nicolás Maduro ?

Il me semble que le président s’est exprimé deux fois. J’ai lu qu’il a d’abord dit, pour résumer, que Maduro était un mauvais président. Or, encore une fois : non ! Pas de nuance sur les principes du droit. Si l’on commence par des « non, mais » ou des « oui, sauf », en droit, rien ne tient plus. Cette sorte de discours disant qu’on pouvait s’emparer de Maduro mais pas de cette façon ne me paraît pas une parole de chef d’État. S’y ajoute cette série d’évidences un peu béates dans ses vœux aux ambassadeurs, où il a notamment dénoncé une « agressivité néocoloniale ». Très bien ! Dans ce cas, on en tire les conséquences… ou on est complice.

Il faut avoir quelle est sérieusement la position de la France, pour qu’elle demeure un pays crédible en matière de respect du droit international.

Emmanuel Macron a ajouté que les États-Unis « s’affranchissent des règles internationales » – ce qui est absolument vrai. Mais alors, soit on applaudit, soit on défend le droit et les règles internationales, qui permettent de dénoncer la méthode. Enfin, le président français a regretté que « les instances internationales fonctionnent de moins en moins bien ». Quelle grande découverte ! À un moment où le président des États-Unis annonce qu’il se retire de 66 agences multilatérales, notamment celles chargées de l’environnement. Et alors qu’à peine élu il a retiré son pays de l’OMS et de l’accord de Paris, qu’il a réduit drastiquement les crédits à l’ONUsida… Cela montre que les éléments de sa politique sont bien là : ce ne sont pas des indications, des repères, des signaux ou des indices, ce sont des décisions !

Il faut donc analyser de façon rigoureuse la politique internationale et le positionnement (anti-)multilatéral des États-Unis. Et, dès lors, savoir quelle est sérieusement la position de la France, pour qu’elle demeure un pays crédible en matière de respect du droit international. Sinon, on bavarde comme n’importe quel président de n’importe quelle démocratie qui n’occupe pas cette place particulière qu’a la France au Conseil de sécurité ! On se rappelle qu’en 2003 le

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

« Trump veut jouer cavalier seul. C’est peut-être cela, son talon d’Achille »
Entretien 12 janvier 2026 abonné·es

« Trump veut jouer cavalier seul. C’est peut-être cela, son talon d’Achille »

Pour Maud Quessard, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et directrice de recherche à l’Irsem, les ambitions impériales du président américain peuvent être freinées par de nouvelles alliances post-occidentales.
Par Hugo Boursier
Colombie : « Nous craignons une intervention directe des États-Unis lors des prochaines élections »
Entretien 12 janvier 2026

Colombie : « Nous craignons une intervention directe des États-Unis lors des prochaines élections »

Dans une interview exclusive, María José Pizarro, sénatrice colombienne, figure importante de la gauche de ce pays, analyse les menaces venant des États-Unis.
Par Pablo Castaño
États-Unis : face aux menaces impérialistes de Trump, une difficile opposition politique
Décryptage 12 janvier 2026 abonné·es

États-Unis : face aux menaces impérialistes de Trump, une difficile opposition politique

Face aux ambitions militaires sans contrôle de Donald Trump, les élus démocrates et une poignée de Républicains au Congrès cherchent à rétablir des garde-fous, alors que le président brandit la menace d’autres projets expansionnistes, comme au Groenland.
Par Edward Maille
Un #MeToo politique déferle en Espagne, pays pionnier de la lutte contre les violences sexuelles
Monde 9 janvier 2026 abonné·es

Un #MeToo politique déferle en Espagne, pays pionnier de la lutte contre les violences sexuelles

Une vague de dénonciations de harcèlement sexuel visant des politiques continue de déferler en Espagne, pays pourtant cité comme exemple dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Signe qu’il reste encore du travail à faire ?
Par Romain Chauvet