Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »
L’ancienne élue de Guyane est une grande voix des Outre-mer français. Elle revient sur le rapt de Nicolás Maduro et l’absence d’une grande action diplomatique de la France, puissance pourtant voisine du Venezuela, face à cette violation flagrante du droit international par les États-Unis.
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© Jérémie Lusseau / Hans Lucas via AFP
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Le trumpisme, anatomie d’un fascisme moderne Le Groenland, l’obsession trumpienneChristiane Taubira, ex-députée au Parlement européen (1994-1999) et à l’Assemblée nationale (1993-2012), elle est à l’origine de la proposition de loi portant reconnaissance de l’esclavage et de la traite comme crimes contre l’humanité adoptée en 2001. Devenue garde des Sceaux en 2012, elle fait voter la loi autorisant le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe en 2013. Économiste de formation, elle est professeure à l’université de São Paulo depuis 2024, où elle dirige un groupe de 60 chercheurs en faveur de la préservation de la forêt amazonienne.
Quelle a été votre réaction après l’enlèvement ou le rapt (Washington parle de « capture ») de Nicolás Maduro par les forces armées des États-Unis, quoi qu’on ait pu penser de ce dirigeant qui n’était pas un modèle de démocratie, mais comme tant d’autres à travers le monde ?
Assurément, on n’enlève pas Vladimir Poutine, qui a pourtant de grandes réserves de gaz ! Il a aussi le bouton nucléaire. On n’envisage pas non plus d’enlever Kim Jong-un. Même bouton, même protection ? Je crois que ces deux exemples suffisent à balayer l’argument justifiant l’enlèvement de ce type de dirigeants. C’est juste le prétexte d’une puissance qui s’autorise à « faire justice » en décrétant qu’elle aurait le droit de kidnapper – car oui, c’est un rapt ! – un chef d’État.
Si l’on commence par des « non, mais » ou des « oui, sauf », en droit, rien ne tient plus.
Quoi qu’on en pense, ce chef d’État a un peuple, un pays avec des frontières. Aucune puissance, au regard de la Charte des Nations unies et de ses pays signataires (dont les États-Unis parmi les tout premiers, cette Charte ayant été signée à San Francisco), ne peut s’autoriser un tel arbitraire. Il s’agit d’une violation du droit et incontestablement d’un acte criminel. Il n’y a pas d’autre qualification possible.
Ensuite, quelle peut être ma réaction personnelle ? Je suis très implantée sur mon continent, en Amérique du Sud, où nous avons souvent vu des incursions des États-Unis. Lorsque j’étais étudiante à Paris, je me souviens très bien d’un de nos professeurs nous expliquant la « doctrine Monroe (1) » sur un ton très placide. J’avais déjà des engagements militants et des solidarités sud-américaines, nourries à Paris, et je ne partageais pas du tout sa placidité. Le monde savait déjà que les États-Unis avaient débarqué à Port-au-Prince et volé tout l’or de la banque de Haïti.
En 1823, le président des États-Unis James Monroe promeut une doctrine qui affirme son refus du colonialisme (essentiellement européen à l’époque) par la formule « L’Amérique aux Américains », son pays s’étant libéré du joug britannique moins de cinquante ans auparavant. Elle aiguillera longtemps la politique étrangère états-unienne, mais sera réinterprétée au début du XXe siècle par le président Theodore Roosevelt comme un blanc-seing permettant aux États-Unis d’étendre leur contrôle sur l’ensemble du continent américain.
Puis ils ont envahi la Grenade, après être intervenus au Nicaragua, au Panama, au Guatemala ; ils ont été humiliés à Cuba, dans la baie des Cochons… On n’oublie pas non plus leur implication dans le coup d’État de Pinochet au Chili, ni dans celui de Videla en Argentine ; ils ont soutenu la dictature militaire au Brésil (la France aussi, d’ailleurs), etc. La question de leurs intrusions armées sur le continent, en y incluant la Caraïbe, est ancienne. Maintenant, ce que fait Trump aujourd’hui porte les excès de qui il est lui-même !
Que pensez-vous de la déclaration d’Emmanuel Macron après le rapt de Nicolás Maduro ?
Il me semble que le président s’est exprimé deux fois. J’ai lu qu’il a d’abord dit, pour résumer, que Maduro était un mauvais président. Or, encore une fois : non ! Pas de nuance sur les principes du droit. Si l’on commence par des « non, mais » ou des « oui, sauf », en droit, rien ne tient plus. Cette sorte de discours disant qu’on pouvait s’emparer de Maduro mais pas de cette façon ne me paraît pas une parole de chef d’État. S’y ajoute cette série d’évidences un peu béates dans ses vœux aux ambassadeurs, où il a notamment dénoncé une « agressivité néocoloniale ». Très bien ! Dans ce cas, on en tire les conséquences… ou on est complice.
Il faut avoir quelle est sérieusement la position de la France, pour qu’elle demeure un pays crédible en matière de respect du droit international.
Emmanuel Macron a ajouté que les États-Unis « s’affranchissent des règles internationales » – ce qui est absolument vrai. Mais alors, soit on applaudit, soit on défend le droit et les règles internationales, qui permettent de dénoncer la méthode. Enfin, le président français a regretté que « les instances internationales fonctionnent de moins en moins bien ». Quelle grande découverte ! À un moment où le président des États-Unis annonce qu’il se retire de 66 agences multilatérales, notamment celles chargées de l’environnement. Et alors qu’à peine élu il a retiré son pays de l’OMS et de l’accord de Paris, qu’il a réduit drastiquement les crédits à l’ONUsida… Cela montre que les éléments de sa politique sont bien là : ce ne sont pas des indications, des repères, des signaux ou des indices, ce sont des décisions !
Il faut donc analyser de façon rigoureuse la politique internationale et le positionnement (anti-)multilatéral des États-Unis. Et, dès lors, savoir quelle est sérieusement la position de la France, pour qu’elle demeure un pays crédible en matière de respect du droit international. Sinon, on bavarde comme n’importe quel président de n’importe quelle démocratie qui n’occupe pas cette place particulière qu’a la France au Conseil de sécurité ! On se rappelle qu’en 2003 le président Jacques Chirac et son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, ne s’étaient pas trompés de rôle et avaient réaffirmé de grands principes fondamentaux en matière de droit international, pour y ancrer des décisions fortes, libres et claires.
Pourquoi, selon vous, la France ne joue-t-elle pas la carte, sinon de grande puissance, de puissance caribéenne, en tant que voisine du Venezuela avec la Guyane et ses départements de Martinique et de Guadeloupe, alors qu’elle a des intérêts politiques, économiques, culturels et même spatiaux dans cette région du monde ?
Le Venezuela, au nord-ouest de l’Amérique du Sud, a une frontière commune avec le Guyana et des rapports tendus avec lui, le Venezuela réclamant deux tiers de son territoire ; et les États-Unis avaient déjà déclaré qu’ils seraient solidaires du Guyana. Non par amour du Guyana, également riche en pétrole, mais parce que ces pays ne sont que des pions sur l’échiquier des intérêts américains. À l’est du Guyana, ancienne colonie britannique, il y a le Suriname, ancienne colonie néerlandaise, et encore à l’est la Guyane française. Puis un État du Brésil.
Il faudrait d’abord que les dirigeants politiques français soient capables de penser le monde et de se penser dans le monde.
Pour que la France existe comme puissance régionale, qu’elle se pense comme puissance régionale et soit perçue comme telle, il faudrait d’abord que ses dirigeants soient capables de penser le monde et de se penser dans le monde. Or la France (je parle ici de ses dirigeants politiques) ne se pense pas dans cette région. Concernant les Outre-mer, sa parole politique se résume à : « Nous avons des territoires dans trois océans, nous sommes la deuxième puissance maritime mondiale… » Cette deuxième place est due pour 90 % aux Outre-mer ; il en est de même pour la biodiversité et le bilan carbone. C’est tout.
Une illustration simple du fait que la France ne se pense pas dans ces territoires et leurs environnements est qu’elle est largement absente des instances interrégionales existantes. Par exemple, la Communauté caribéenne (Caricom) : la Martinique a dû batailler ferme pour y adhérer, la Guadeloupe et la Guyane se battent encore. Il y a aussi l’Organisation du traité de coopération amazonienne (OTCA), dont la France ne fait pas partie (alors que la Guyane est un territoire amazonien), car les États qui l’ont fondée en 1978 étaient opposés à la présence d’une puissance coloniale. Malgré cela, l’OTCA invite la France à ses sommets.
Or, en 2023 et 2024, la France ne s’y est pas rendue. Quand bien même elle affirme haut et fort être partie prenante de cette région du monde, elle ne participe pas activement aux instances régionales. Elle n’est pas crédible car elle ne s’y fait pas représenter par des responsables politiques ; elle préfère déléguer un ambassadeur ou une ambassadrice. Quelles que soient les qualités professionnelles et personnelles de ces diplomates, les autres pays comprennent que la France ne s’investit pas dans la région.
Ces pays voudraient avoir affaire à des homologues politiques. Ils voient bien que les rapports de la France avec ces territoires sont des rapports de hauteur, au sens de hautain, des rapports de défiance. De ce fait, ils ne considèrent pas couramment la France comme une puissance régionale, parce que son comportement politique ne permet pas de l’intégrer intellectuellement, politiquement et stratégiquement comme puissance régionale.
Personne ne se demande : « Qu’en pense le pouvoir français ? Que fait la France ? »
Par conséquent, les autres pays ne se demandent pas ce que pense la France, particulièrement lorsqu’il se produit une attaque comme celle contre le Venezuela, qui a été précédée d’autres attaques meurtrières, extrajudiciaires, de bateaux dans les eaux vénézuéliennes et la mer caraïbe, au prétexte de lutte contre le narcotrafic. Le droit avait déjà été bafoué, alors qu’il existe des institutions judiciaires internationales. Donc personne ne se demande : « Qu’en pense le pouvoir français ? Que fait la France ? »
Oui, il faudrait que la France parle, que sa parole s’élève, mais, ce qui compte, c’est le contenu de cette parole. Et le paradoxe est que, dans les milieux universitaires, intellectuels, culturels et artistiques, la France continue à avoir bonne presse et à inspirer le respect.
Vous dites donc que la France ne joue pas son rôle de puissance caribéenne, ou sud-américaine, et que cela fait longtemps qu’elle s’abstient de jouer cette carte. La France continue-t-elle donc, là-bas, d’avoir une attitude politique « hautaine », héritée d’habitudes coloniales ou néocoloniales ?
Je veux me tenir à des analyses politiques, en tant que personnalité politique, universitaire et intellectuelle. J’ai des engagements politiques anticolonialistes depuis plus de quarante ans, je ne m’en suis jamais cachée ni excusée, je ne vais pas commencer aujourd’hui ! La question est, je crois, plus complexe. Il y eut, par le passé, des dirigeants politiques français avec des positionnements politiques clairs – contestables mais clairs. De Gaulle le premier.
Les positions de la France ne la situent pas, aux yeux des puissances de la région, comme une puissance amie, une puissance d’émancipation.
Nous sommes dans une région où, en plus de nos langues natives, nous parlons des langues européennes parce que l’histoire coloniale a fait que nos territoires en ont hérité : Sainte-Lucie est anglophone, Aruba et le Suriname sont néerlandophones, la Guyane francophone, le Venezuela hispanophone, le Brésil lusophone, etc. Nous savons tous que cela vient de l’histoire coloniale ; nous savons également comment celle-ci s’est plus ou moins achevée ou transformée. La France pourrait donc être perçue comme une puissance régionale si elle se comportait comme une puissance européenne qui entretient avec les territoires de cette région des relations de respect mutuel et de responsabilité.
Cela aurait conduit à ce qu’on regarde la France comme une grande puissance que l’on peut appeler au secours. Or ce n’est pas le cas ! Personne n’y pense ; même pas au sein de l’ONU, même pas pour espérer un discours politique, a fortiori lorsqu’on entend les variations du discours du président de la République. Donc, indépendamment de la perception subjective que l’on peut avoir des relations coloniales, ou en tout cas des traces, des empreintes, de ces relations coloniales, il y a le fait objectif que les positions de la France ne la situent pas, aux yeux des puissances de la région, comme une puissance amie, une puissance d’émancipation, de solidarité avec les pays du Sud. D’autant moins quand
sa parole n’est pas claire, cohérente et constante !
Alors qu’elle l’a peut-être été davantage autrefois, notamment avec les premiers présidents de la Ve République…
Je peux critiquer De Gaulle sur ses positionnements concernant la Guyane et la Caraïbe, mais il avait sa vision, celle d’instaurer avec la Constitution de 1958 une grande « Union française », etc. Mitterrand, de même, avait la sienne, et parce qu’il était socialiste avec des engagements en matière de justice sociale, lors d’un séjour en Guyane, il avait déclaré : « J’admire notre activité spatiale, mais on ne lance pas des fusées sur fond de bidonvilles. » Chirac aussi avait sa vision, avec souvent beaucoup d’affect concernant les Outre-mer. Je peux critiquer, j’ai critiqué, tous ces positionnements présidentiels de façon argumentée. Au moins étaient-ils clairs, et on pouvait identifier une perception, un discours sur les Outre-mer, une orientation politique. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas !
Ainsi, en Guyane, en Martinique et en Guadeloupe, cela fait de nombreuses années que s’expriment de fortes demandes de réformes institutionnelles en profondeur, de la part des instances territoriales. Même s’il arrive que les propositions manquent de précision, la demande est là, récurrente depuis des dizaines d’années. Il s’agit de savoir si on peut considérer que les rapports coloniaux, ou les relations ancrées dans le sillon ancien du rapport colonial, sont encore viables. Ou s’il faut penser désormais un autre type de relations.
Il s’agit de savoir si on peut considérer que les rapports coloniaux (…) sont encore viables.
Est-il intelligent de continuer à jouer la montre ? En fait, jusqu’ici, on joue la montre de part et d’autre. Nous y perdons, mais la France aussi y perd ! Et je pense que c’est pareil dans l’océan Indien et dans le Pacifique. En Kanaky-Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie, chaque fois qu’il y a une forte secousse politique, les pays voisins regardent la situation en restant d’abord interdits, puis en s’interrogeant à voix haute sur ce type de rapports usés entre la France et ses Outre-mer, en se demandant comment il est possible que la France veuille continuer à tout régenter depuis Paris, à 22 000 kilomètres de distance !
Ainsi, dans tous ces bassins régionaux, personne ne projette, et c’est bien dommage, une grande action diplomatique de la France. Aucun pays ne se dit qu’il va appeler la France au secours. Dans un monde à la fois aussi relié et aussi fragmenté, c’est du gâchis !
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