« Il faut défataliser l’histoire de l’empire colonial »

Dans une somme coordonnée avec plus de deux cent cinquante chercheuses et chercheurs, l’historien Pierre Singaravélou retrace l’histoire « des » colonisations françaises. En soulignant comment le passé colonial de notre pays l’a façonné et continue à influencer notre manière de penser et de représenter le monde.

Olivier Doubre  et  François Rulier  • 24 janvier 2024 abonné·es
« Il faut défataliser l’histoire de l’empire colonial »
"Le passé colonial habite bien souvent les lieux où nous vivons et les institutions où nous travaillons : ce livre restitue sa place déterminante dans notre histoire commune."
© Maxime Sirvins

Colonisations. Notre histoire, Pierre Singaravélou, Seuil, 720 pages, 35 euros. Cette somme, où il a dirigé plus de 250 chercheuses et chercheurs, se concentre sur la colonisation française à travers les siècles, « avec les yeux des colonisés et des colonisateurs ».

Historien né en 1977, Pierre Singaravélou est spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation. D’origine indienne (son père est né à Pondichéry, comptoir français du sud-est de l’Inde décolonisé en 1954), il a écrit ou coordonné de nombreux ouvrages, certains aux côtés du professeur au Collège de France Patrick Boucheron.

Si votre livre traite essentiellement de la colonisation française, pourquoi employer un pluriel dès son titre : Colonisations ?

Pierre Singaravélou : Parce que la colonisation française n’a pas été un processus continu et unifié. Elle a revêtu au contraire une grande diversité de formes administratives et politiques entre le XVIe et le XXe siècle, sur les cinq continents : les comptoirs commerciaux et les compagnies à charte, ces entreprises privées de l’époque moderne auxquelles la Couronne sous-traitait l’expansion ultramarine, font place ensuite aux « colonies », dépendant directement du ministère parisien des Colonies, ou encore à des protectorats, où sont maintenus les pouvoirs autochtones (roi du Cambodge ou sultan du Maroc).

L’Algérie constitue un cas particulier : le territoire est assimilé à la France à travers la création de trois départements (Alger, Oran, Constantine) tandis que les populations locales – à l’exception de quelques dizaines d’individus chaque année – ne pouvaient pas accéder à la citoyenneté française. Si la domination et la violence sont partout présentes, ces situations coloniales se distinguent par des rapports de force, des pratiques de résistance, d’accommodement et de coopération souvent très différentes. C’est pourquoi nous avons réuni 268 chercheuses et chercheurs du monde entier pour rendre compte de l’infinie variété des langues et des archives qui permettent d’écrire cette histoire.

Mais pourquoi utiliser le singulier pour la seconde partie du titre : Notre histoire ?

Le singulier traduit ici une révolution copernicienne de notre perception de l’histoire coloniale qui s’est opérée en France ces vingt dernières années. En effet, jusqu’à la fin du XXe siècle, la colonisation ne faisait pas partie de notre passé. Elle n’était pas occultée, mais les hommes politiques comme les chercheurs et les manuels scolaires la présentaient comme un phénomène extérieur à l’histoire nationale. Alors que, depuis le XVIIIe siècle, la France a été profondément marquée par l’expansion coloniale dans presque tous les domaines.

Bien avant de constituer un État-nation au XIXe siècle, l’Hexagone était un empire colonial.

Bien avant de constituer un État-nation au XIXe siècle, l’Hexagone était un empire colonial. En 1789, deux tiers du commerce français proviennent des échanges avec les colonies. Ainsi, la fortune d’Antoine Crozat, acquise grâce à la traite ouvrière, permet d’édifier en 1720 un somptueux hôtel particulier au 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, qui deviendra plus tard le palais de l’Élysée, résidence officielle du président de la République. Dans le domaine politique et militaire, les colonies et les soldats dits indigènes représentent la première ressource – décisive – pour le général de Gaulle, qui, en octobre 1940, fait de Brazzaville, au Congo, la capitale de la France libre.

Aujourd’hui, grâce à ces nombreux territoires d’outre-mer, véritables « confettis d’empire », la France possède le deuxième plus grand domaine maritime du monde. Plus largement, le passé colonial habite bien souvent les lieux où nous vivons et les institutions où nous travaillons : ce livre restitue sa place déterminante dans notre histoire commune.

Pourquoi, dans le déroulé du livre, avoir inversé la chronologie, en commençant par la décolonisation, puis les indépendances des anciennes possessions impériales françaises, pour remonter jusqu’aux premières conquêtes, au XVIe siècle ? N’est-ce pas se risquer à une lecture téléologique (1) de l’histoire ?

1

Se dit de ce qui constitue un rapport à la finalité.

Il s’agit au contraire de défataliser l’histoire trop bien huilée de l’empire colonial français, trop souvent présentée de manière anthropomorphique et linéaire : sa naissance, son essor, son apogée, son déclin et sa disparition. Des conquêtes aux indépendances, cette histoire plurielle a été enfermée dans un cadre chronologique prédéterminé et bien trop étroit pour appréhender la complexité du fait colonial. En effet, des interactions commerciales ou diplomatiques précèdent bien souvent la conquête, tandis que les indépendances des années 1950-1960 ne se traduisent pas toujours par une décolonisation effective.

Des formes de domination politique, économique, militaire et culturelle peuvent perdurer et se transformer : c’est l’histoire de la Françafrique. Nous avons adopté cette démarche régressive, qui invite les lectrices et les lecteurs à remonter le fil du temps, afin de renouer avec le réflexe instinctif des historiennes et des historiens, qui posent depuis le présent de nouvelles questions au passé. Il nous fallait partir des innombrables traces de l’histoire coloniale visibles et invisibles aujourd’hui pour retracer les généalogies, identifier les continuités mais aussi les ruptures et les reconfigurations.

Pourquoi une histoire de la colonisation seulement française ? N’y avait-il pas, au-delà de leur mise en concurrence, une certaine solidarité entre « Blancs » face aux colonisés ?

J’ai publié, il y a dix ans déjà, une histoire comparée et connectée des empires coloniaux (Les Empires coloniaux, XIXe-XXe siècle, Points Seuil, 2013). Et la comparaison s’avère indispensable pour comprendre les éventuelles spécificités du colonialisme français. Il manquait toutefois une histoire mondiale du fait colonial français sur la longue durée (XVIe-XXIe siècle). Notre approche est nécessairement comparative car les formations impériales européennes ne cessent d’interagir depuis le XVIIe siècle dans la Caraïbe et en Inde, jusqu’au XXe siècle en Afrique.

Alors que nous nous sommes focalisés à l’école sur les rivalités entre empires, le livre montre bien le rôle décisif des pratiques de coopération entre les puissances coloniales, qui s’associent bien souvent pour affermir ou étendre leur influence. Ainsi, sans les stations de charbon des ports britanniques tout au long de la route des Indes, la marine française n’aurait jamais pu conquérir la Cochinchine en 1859. De même, le peuplement colonial de l’Algérie au XIXe siècle est une affaire plus européenne que française. La France, qui manque de bras, est alors un pays d’immigration davantage que d’émigration. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement décide de naturaliser les Espagnols, Italiens, Siciliens, plus nombreux que les Français dans la colonie.

« En Afrique subsaharienne ou aux Antilles, la domination coloniale a pu se perpétuer en se reconfigurant sous différentes formes. Tandis que dans d’autres régions du monde, comme l’Amérique du Nord ou le Vietnam, les relations de dépendance avec l’ancienne métropole ont disparu. » (Photo : Maxime Sirvins.)

Cette approche comparative montre bien que la France utilise les mêmes outils que les autres empires européens : les compagnies à charte à l’époque moderne et le gouvernement indirect au XXe siècle. On perçoit aussi les singularités de la colonisation française, qui se distingue par une faible émigration et l’importance des territoires d’outre-mer après les décolonisations. Du côté des colonisés, les militants et les intellectuels transcendent les frontières de l’empire français : les résistances anticoloniales, notamment à travers l’essor du panafricanisme ou du panasiatisme au XXe siècle, ne peuvent être envisagées autrement qu’à une échelle globale.

Un empire est d’abord une gestion des différences en son sein. La France est-elle encore un empire, avec des territoires outre-mer régis par des droits différents ? Une gestion impériale n’est-elle pas d’ailleurs moins violente qu’une gestion républicaine « jacobine » (ou centralisée et unitaire) ?

L’empire peut en effet se définir par sa manière d’articuler, au sein d’un ensemble composite et hétérogène, des politiques d’incorporation et des pratiques de différenciation des populations qui le composent. Selon Jane Burbank et Frederick Cooper (Empires, De la Chine ancienne à nos jours, Payot, 2012), cela explique la tension entre universalisation et particularisation qui caractérise les formations impériales. La France d’aujourd’hui a hérité de certains dispositifs coloniaux dérogatoires. Ainsi, la loi de séparation des Églises et de l’État (1905) n’a jamais été appliquée en Guyane, où le catholicisme est demeuré la « religion unique ».

Sur le même sujet : Le présent colonial de la France

En Nouvelle-Calédonie, en vertu de l’article 75 de la Constitution, les personnes qui relèvent du statut civil coutumier kanak sont régies en matière de droit civil par leurs « coutumes ». À Wallis et Futuna, la justice coutumière prévaut aux dépens de la justice républicaine, réservée aux « métropolitains ». Toutefois, si les inégalités socio-économiques de la colonisation peuvent subsister aux Antilles, dans l’océan Indien et dans le Pacifique, la France n’est pas pour autant un empire colonial, car il n’existe plus de situation coloniale telle que le sociologue Georges Balandier l’a définie dès 1951 : une minorité étrangère disposant de pleins droits de citoyenneté qui domine une majorité de « sujets indigènes ».

L’exemple du dernier des départements institués, celui de Mayotte, n’est-il pas celui qui met aujourd’hui en lumière ce type de difficultés ? D’où vient cette volonté des Mahorais de rester Français en 1975 et pourquoi ?

Les chercheuses Myriam Hachimi Alaoui, Élise Lemercier et Élise Palomares analysent dans Colonisations. Notre histoire les origines coloniales des graves problèmes qui affectent aujourd’hui Mayotte. Ce territoire d’outre-mer transformé en département français depuis 2011 est en effet régi par un régime d’exception juridique : c’est le seul endroit en France où le droit du sol est conditionné depuis 2018 à la régularité du séjour des parents des enfants concernés. À l’époque coloniale, une partie des Mahorais, qui étaient dominés par les élites de Grande Comore et d’Anjouan, nourrissent – en dépit de liens sociaux et culturels étroits – un ressentiment à l’égard des Comoriens.

Sur le même sujet : « Le climat de tension à Mayotte fait l’affaire de l’État français »

Celui-ci explique que, lors du référendum organisé par la France en 1974, les habitants de Mayotte sont les seuls, contrairement aux trois autres îles, à voter massivement contre l’indépendance. Alors que la logique aurait voulu que le gouvernement français prenne en compte l’ensemble des résultats des quatre îles, il décide, sous la pression de la marine nationale, qui souhaite conserver ce précieux point d’appui, de considérer le résultat île par île. Aujourd’hui, face à l’immigration en provenance des Comores, le gouvernement français renoue avec le régime d’exception en délogeant et en expulsant des familles, notamment à travers l’opération Wuambushu en mai 2023.

Quid du néocolonialisme, du postcolonial et du « décolonial », qui paraissent relativement peu présents dans le livre ?

Au contraire, toute la première partie est consacrée à l’étude de la période postcoloniale des années 1960 à nos jours. Une soixantaine d’auteurs analysent précisément comment le passé colonial peut continuer à influencer notre manière de penser et de représenter le monde. Ils en étudient les traces aussi bien dans la littérature, l’alimentation, la musique et le paysage urbain de l’ancienne métropole et des anciennes colonies. Ils montrent comment, en Afrique subsaharienne ou aux Antilles, la domination coloniale a pu se perpétuer en se reconfigurant sous différentes formes. Tandis que dans d’autres régions du monde, comme l’Amérique du Nord ou le Vietnam, les relations de dépendance avec l’ancienne métropole ont disparu.

La France d’aujourd’hui a hérité de certains dispositifs coloniaux dérogatoires.

Pour analyser la diversité de ces situations coloniales et postcoloniales, nous avons sollicité les meilleurs spécialistes du monde entier, ceux qui adoptent une approche réflexive, en travaillant sur les sources les plus pertinentes et en maîtrisant les langues vernaculaires : de jeunes doctorantes qui défrichent un sujet inédit, le prix Nobel d’économie Amartya Sen, le théoricien de la décolonialité Walter Mignolo, ou encore des dizaines d’excellents chercheurs et chercheuses, issus des anciennes colonies, dont les travaux ne sont pas encore lus et discutés en France.

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