Iran : du bazar de Téhéran aux provinces, une colère populaire sous haute surveillance

Partie du cœur économique du pays, la contestation iranienne s’étend aux provinces, sur fond d’effondrement économique et de répression. Entre stratégies de division du pouvoir et débats sur l’issue politique du mouvement, les lectures des spécialistes restent contrastées sur un soulèvement à l’avenir incertain.

William Jean  • 8 janvier 2026
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Iran : du bazar de Téhéran aux provinces, une colère populaire sous haute surveillance
Un drapeau iranien datant d'avant la révolution islamique de 1979, lors d'une manifestation contre la répression des manifestations par le régime iranien dans le centre de Paris, le 4 janvier 2026.
© Blanca CRUZ / AFP

Une contestation sort toujours de son lit. C’est d’abord dans le bazar de Téhéran que l’appel à la révolte a sonné. Le pouvoir ne s’attendait sans doute pas à voir émerger ce nouveau mouvement depuis le cœur battant de l’économie. Et pourtant, ce lieu a été le point névralgique de toutes les révoltes de l’histoire du pays. Ce que le pouvoir ne pouvait pas prévoir, c’est que les bazaris (commerçants du bazar) sonnent la charge. Longtemps acquise aux clercs et proche des conservateurs, la petite bourgeoisie commerçante du pays descend pour la première fois dans la rue. Le début d’une convergence des luttes qui touche désormais toutes les strates de la société.

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En cause : une économie persane frappée par une hyperinflation critique et une forte dévaluation de sa monnaie. Aujourd’hui, un dollar s’échange contre environ 1,3 million de rials (la monnaie nationale), contre 800 000 début 2025. Cette situation étrangle le pouvoir d’achat de la population et, par ricochet, celui des commerçants. Près de 40 % des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté. La crise est largement provoquée par la mainmise d’une petite élite proche du clergé sur la rente pétrolière, ainsi que par une mauvaise gestion des affaires économiques.

Les capacités économiques du pays ont aussi été affectées par les frappes aériennes des États-Unis et d’Israël en juin 2025. Les sanctions internationales qui touchent le pays contribuent également à la situation, mais leur impact reste secondaire au regard des facteurs internes.

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On a pu qualifier ce système d’« économie néolibérale », un terme notamment repris en France par La France insoumise pour dénoncer des inégalités structurelles, au prix de vives critiques. Cette lecture a été accusée d’éclipser la dimension religieuse et autoritaire du régime, pourtant centrale dans l’organisation de la prédation économique. Néanmoins l’articulation entre libéralisation au profit d’une élite cléricale, captation de la rente et appauvrissement du reste de la société reste une réalité scientifique.

Une économie en chute libre, une colère qui déborde

Face à la mobilisation, la machine répressive s’est immédiatement mise en marche. C’est dans les provinces que le pouvoir frappe le plus durement. Des affrontements ont été recensés dans près d’une vingtaine de villes, notamment dans la province d’Ilam, à forte population kurde, à l’ouest du pays, ainsi qu’à Qom. Des munitions dites less lethal (moins létales), mais aussi des armes de guerre, ont été utilisées contre les manifestants. En réponse, le mouvement se structure : sur une boucle Telegram suivie par 50 000 personnes, circulent des messages invitant à des sessions « d’entraînement au maniement de bombes incendiaires pour neutraliser les oppresseurs ».

Le pouvoir a perdu le soutien des régions et tente désormais de ménager les commerçants du bazar. 

A. Kian

À ce stade, le bilan humain s’élève à au moins 35 personnes tuées, selon l’ONG Iran Human Rights Watch. En 2022, lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté », les autorités iraniennes avaient tué plus de 537 personnes. En 2023, c’est au moins 853 personnes qui ont été exécutées par le régime, une forte hausse par rapport à 2022.

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Une différence qui traduit « la fébrilité du régime », analyse la sociologue Azadeh Kian, spécialiste de l’Iran : « Le pouvoir a perdu le soutien des régions et tente désormais de ménager les commerçants du bazar. » Ce deux poids deux mesures se manifeste tant dans l’intensité de la répression que dans la sémantique employée. À Téhéran, les forces de l’ordre recourent principalement aux gaz lacrymogènes contre les commerçants, tandis que les armes lourdes sont réservées aux provinces. La sociologue Mahnaz Shirali atteste que les cas de « massacres ont été cantonnés aux petites villes ».

Une sémantique pour briser la convergence des luttes

Dans le discours officiel, une double fracture apparaît. Le président Massoud Pezeshkian, tout comme l’ayatollah Ali Khamenei, se disent prêts à « dialoguer avec les manifestants » et qualifient leurs revendications économiques de « légitimes ». Pour acheter un semblant de paix sociale, le gouvernement a annoncé, dimanche 4 janvier, une aide mensuelle de 10 millions de rials par personne afin de relancer la consommation populaire. Cette aide représenterait 3 % du salaire moyen. Une « mesurette économique qui ne calmera pas la population », estime Azadeh Kian. Équivalente à environ 6 euros par mois, cette aide ne permet pas d’assurer la subsistance des couches les plus précaires de la population.

Une partie des Iraniens font confiance à Trump pour que Khamenei subisse le même sort que Maduro.

M. Shirali

Dans le même temps, les dirigeants fustigent « des émeutiers qui doivent être remis à leur place ». En première ligne figurent les jeunes. La jeunesse désœuvrée des provinces, sans emploi et n’ayant « plus rien à perdre » selon Azadeh Kian, ainsi que la jeunesse étudiante en quête d’alternatives politiques, subissent de plein fouet la répression.

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Le mouvement se veut également de plus en plus intersectionnel, avec une présence croissante de femmes dans les rues. Dans plusieurs universités à travers le pays, les cours ont été basculés à distance afin d’étouffer les rassemblements, alors même que les examens sont en cours. Pour Azadeh Kian, il s’agit là « d’une nouvelle preuve de la peur qui s’empare du pouvoir ». Au contraire, Mahnaz Shirali, sociologue et politiste, se dit plus pessimiste quant à la capacité des Iraniens à renverser le régime : « Je pense que la possibilité que l’armée rejoigne le mouvement reste très faible, l’instinct de survie du régime serait plus fort. »

L’ombre d’une révolution confisquée

Face à cette situation, le régime de Téhéran joue la carte de la citadelle assiégée et de l’ennemi intérieur. Les menaces d’intervention de Donald Trump pour « venir en aide aux manifestants » constituent un cadeau inespéré pour le régime, qui y trouve un appui idéal à son narratif selon lequel les contestataires seraient des agents de l’étranger. Toutefois, Ali Khamenei redouterait de subir le même sort que Nicolás Maduro, enlevé avec son épouse Cilia Flores par les forces spéciales états-uniennes. préparerait déjà une issue de secours vers Moscou, selon des informations révélées par le quotidien britannique The Times.

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Azadeh Kian met en garde contre la tentation impériale des États-Unis : « Donald Trump se donnera le mérite de la lutte des Iraniens. » Pour Mahnaz Shirali, cette intervention donnerait un coup de pouce au changement politique : « Des retours de terrain que j’ai, une partie des Iraniens font confiance à Trump pour que Khamenei subisse le même sort que Maduro. » Et d’ajouter faire « confiance aux Iraniens pour organiser collectivement la suite du régime ».

Le mouvement actuel ne s’est pas doté de leader.

A. Kian

Un autre pays de la région avance ses pions sans finesse : Israël. Le régime de Tel-Aviv ne se gêne pas de commenter et partager des vidéos des protestations, par l’intermédiaire d’un compte X officiel sobrement nommé Israel Persian, suivi par près de 670 000 personnes. Intégralement rédigé en perse, le compte souhaite toucher les Iraniens au sein du pays ainsi que la diaspora, qui pourrait soutenir un changement de régime.

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Une des figures d’un possible changement de régime et d’un rapprochement avec Israël est Reza Pahlavi, fils de l’ancien Shah. S’il est cité par certaines oppositions de la diaspora, son ancrage populaire demeure marginal, selon Azadeh Kian : « Reza Pahlavi n’a pas l’ossature politique pour diriger le pays. Le mouvement actuel ne s’est pas doté de leader. » Une configuration décentralisée et à l’appel des réseaux sociaux qui rappellent les révolutions ayant traversé le Moyen-Orient lors des Printemps arabes. Pour Mahnaz Shirali, « les Iraniens parlent beaucoup de lui, mais il ne fait bien sûr pas l’unanimité ».

L’histoire récente de la région, et au-delà, le rappelle : les révolutions peuvent être volées. En Iran, la colère populaire est réelle et profonde. Mais entre répression interne et ingérences extérieures, le risque est grand de voir cette révolte, une fois encore, confisquée à celles et ceux qui l’ont fait naître et la font vivre.

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