« L’Iran, une révolution en devenir »

En Iran, la contestation du régime qui a suivi la mort de Jina Mahsa Amini a gagné tout le pays et tous les secteurs de la société. La sociologue franco-iranienne Azadeh Kian décrypte la cristallisation d’une tension parvenue à son extrémité.

Patrick Piro  • 30 novembre 2022 abonné·es
« L’Iran, une révolution en devenir »
Azadeh Kian est professeure de sociologie à l’université Paris-Cité, directrice du Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (Cedref).
© Maxime Sirvins

Le 16 septembre à Téhéran, la jeune Jina Mahsa Amini décédait après avoir été arrêtée par la police des mœurs, pour avoir porté le voile, obligatoire, de manière « inappropriée ». La contestation du régime qui a suivi a gagné tout le pays et tous les secteurs de la société. La sociologue franco-iranienne Azadeh Kian décrypte la cristallisation d’une tension parvenue à son extrémité, entre une société qui s’est modernisée et un régime islamique archaïque.

Le terme de « révolution » est de plus en plus fréquemment utilisé pour qualifier la contestation qui s’est installée en Iran. Un excès de langage ?

Je ne le crois pas. Pour ma part, je parle de révolution « en devenir ». Car cette révolte, contrairement à celles de 2017, de 2018 ou de 2019, s’est propagée partout. Même si elle est née à l’initiative de jeunes femmes, elle a rapidement rallié des hommes, elle a gagné plusieurs classes d’âge et provinces, des catégories sociales très diverses, y compris parmi l’élite sociale – professeurs, médecins, avocats…

Récemment, fait notable, des catégories traditionnellement soutiens du pouvoir comme les commerçants de bazar se sont joints sporadiquement aux mots d’ordre de grève dans les grandes villes, dont Téhéran. Des ouvriers ont aussi suivi dans plusieurs industries, y compris dans des secteurs stratégiques comme la pétrochimie ou la métallurgie. Au Kurdistan, dont Jina Mahsa Amini était originaire, les bazars sont souvent fermés en signe de protestation.

Au-delà de la diversité et de l’extension du mouvement, il y a plus important, peut-être : alors que les Iraniennes et les Iraniens, jusqu’en 2017 ou 2018, espéraient obtenir des inflexions importantes du régime islamique en votant pour les candidats modérés et les réformateurs, il n’en a rien été. Ces derniers, une fois arrivés au pouvoir, n’ont pas fait grand-chose. Et pas seulement parce que les décisions principales sont prises par le Guide de la révolution (1), mais aussi parce qu’ils n’ont même pas fait usage des prérogatives prévues par la Constitution pour changer les choses.

Dernier exemple en date : l’élection en 2013 de Hassan Rohani. Il a déçu beaucoup de femmes et de jeunes, en particulier, ainsi que les minorités ethniques et religieuses. Et à l’hiver 2017-2018, avant même l’installation des sanctions états-uniennes contre l’Iran, les classes populaires ont déclenché des émeutes. Elles ont été matées dans le sang, dans une centaine de villes, moyennes et

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