Non, Brigitte Bardot ne défendait pas les animaux

L’actrice, décédée le 28 décembre, les fétichisait. (Et ça fait toute la différence.)

Myriam Bahaffou  • 1 janvier 2026
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Non, Brigitte Bardot ne défendait pas les animaux
Brigitte Bardot en Italie, lors du tournage de "Vie privée", 1961.
© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Comet Photo AG (Zürich)

Depuis quelques jours, la nouvelle de la mort de l’actrice Brigitte Bardot le 28 Décembre en a révélé une autre encore plus renversante : tant de monde est en réalité si préoccupé par la cause animale !. Eh oui, à en lire les milliers de commentaires de tous bords, il semble que chacun et chacune tient en profond respect la lutte pour les animaux, et qu’elle représente une priorité absolue pour beaucoup.

Alors, la consommation de viande serait-elle alors une vieille relique du passé ? Non ? Toutes les personnes qui saluent aujourd’hui l’honorable travail de Bardot pour les animaux n’en ont rien à faire les 364 autres jours de l’année ? L’ironie en ce temps des fêtes est encore plus grinçante : en 2025, tout le monde s’en fout (toujours) de la cause animale, y compris à gauche, et chez les écolos.

Il faut visiblement attendre la mort de Brigitte Bardot pour se rappeler que cette lutte existe, ce qui est une franche insulte à la fois aux animaux et bien évidemment, à la véritable lutte de Bardot, qui était, rappelons-le, le racisme.

Les articles et les hommages en question (Elle, l’Humanité, Hugo Clément, Plantu) se gardent bien d’utiliser le terme d’antispécisme ; non, Bardot, elle, aimait les animaux. C’est comme si, pour faire simple, on glorifiait des actions humanitaires en Afrique, mais jamais sans qualifier les bienfaiteurs d’antiracistes (c’est par ailleurs quasi systématiquement le cas.)

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Oui, la fondation Bill Gates œuvre tous les jours pour combattre « la pauvreté, la maladie et l’inégalité dans le monde » (son site). Il n’empêche que nous ne pourrons jamais considérer cet homme comme un activiste ; je propose ainsi de considérer Bardot pour ce qu’elle était : une philanthrope et au mieux, une bienfaitrice. Bardot avait une passion, les animaux non humains, et pas n’importe lesquels, les mignons, ceux qui passent en photo, ceux qui sont loin (phoques, éléphants, animaux sauvages).

Et vis-à-vis des animaux d’élevage, Bardot était particulièrement centrée sur les pratiques « barbares » de l’abattage religieux (comprenez : halal) ainsi que sur la pêche perpétrée par ces « sauvages » -comprenez : les Autochtones.

Les autres animaux, humains cette fois, qui pourtant sont victimes des mêmes dispositifs qui réifient la vie, emprisonnent leurs corps, les déplacent, torturent, exposent, utilisent, à des fins scientifiques ou de divertissement, pas vraiment. À noter que les luttes de Bardot vis-à-vis des animaux d’élevage étaient particulièrement centrées sur les pratiques « barbares » de l’abattage religieux (comprenez : halal) ainsi que sur la pêche perpétrée par ces « sauvages » -comprenez : les Autochtones.)

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Bardot aimait les animaux dans la mesure où ils permettaient de construire un rempart imaginaire entre elle, une femme blanche délicate et altruiste, symbole d’une civilisation, et des barbares sanguinaires et non-civilisés (voir ses propos sur les Réunion∙naises).

En d’autres mots : Bardot a instrumentalisé la cause animale pour mieux assoir son racisme (qui ne se réduit pas à une « polémique », mais des propos répétés), ses liens avec le RN (qui vote systématiquement des mesures contre le bien-être animal, comme par son soutien à la chasse ou au respect de la corrida présentée comme une « tradition », ce qui ne semblait pas déranger Bardot outre mesure), et globalement, ce qu’on appellerait aujourd’hui l’éco-fascisme (sauver la nature contre les humain∙es). Par ailleurs, Brigitte Bardot mangeait des poissons, n’était ni végétarienne, ni végane. Là encore, son « amour pour les animaux » était à géométrie variable.

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Vegan-washing : quand la lutte pour les animaux devient un instrument de domination

Si nous commençons à encenser les personnes qui ont œuvré pour « la cause animale » en prétendant que celle-ci n’est pas un enjeu de justice sociale, alors que des philosophes, activistes et théoricien∙nes le répètent inlassablement depuis des années, nous courons un danger extrêmement sérieux, dont la forme la plus visible est d’ailleurs présente sous nos yeux. En effet, en 2025, Israël est le pays qui se targue d’être le « paradis végane »  sur Terre ; il a banni le commerce de la fourrure en 2020, compte 5% de véganes dans sa population, offre aux soldats de Tsahal des repas et des bottes en cuir véganes tandis que Netanyahou lui-même se dire sympathisant des droits des animaux et des Meatless Mondays (lundis sans viande).

Dans le même temps et espace, Israël détient la plus grande « banque de peau » (humaine cette fois, rassurez-vous, les animaux vont bien !) approvisionnée par des cadavres de Palestinien∙nes dont le trafic d’organes a été dénoncé à de maintes reprises. À quand les louanges d’Aymeric Caron pour féliciter le gouvernement israélien de ses politiques si favorables aux animaux ?

Ceci n’est qu’un exemple, peut-être le plus probant, et glaçant, de ce qu’on appelle le vegan-washing. En tant qu’antispécistes politiques, c’est-à-dire qui reconnaissons cette lutte comme sociale et systémique (loin d’une fétichisation instrumentalisante), nous devons appeler à un examen critique des figures que nous honorons. Les animaux ne sont pas un continent isolé du monde, une cause à laquelle on pourrait s’adonner en faisant comme si la domestication, l’eugénisme, la mise en cage et en trophée n’étaient pas des dispositifs également coloniaux, qui ont nui aux animaux autres qu’humains en même temps qu’aux peuples non-blancs considérés, eux aussi, comme des animaux.

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Les « animalistes » blancs ont encore, à mon grand désespoir, raté une occasion de démontrer un début de solidarité antiraciste en ces temps où le fascisme dore son image avec des belles blondes d’antan. Il faut reconnaître (et c’est douloureux) que le véganisme blanc au service d’un système impérialiste a encore de beaux jours devant lui.

Malgré tout, des déclarations comme celles d’Elise Desaulniers sur la mort de Bardot, des comptes comme VeganForPalestine ou ce présent article ont pour vocation de montrer que la lutte « pour les animaux » ne leur est jamais exclusive, et que l’antispécisme sans antiracisme n’est qu’une fétichisation mal placée. Ils et elles construisent tous les jours un antispécisme politique (terme théorisé par ma collègue chercheuse en éthique animale, Sarah Zanaz), en montrant qu’il ne peut pas être instrumentalisé comme outil au détriment d’autres oppressions.

Nous devons appeler à un examen critique des figures que nous honorons.

Non, le fait que des personnalités d’extrême droite aient fait preuve d’un syndrome du sauveur blanc envers des êtres vulnérables n’a rien à voir avec une quelconque lutte antispéciste. Il y a une différence entre être imparfaite dans un monde où nous avons tous·tes été soumis∙e à une éducation issue d’une vision coloniale du monde, et afficher sans relâche, des positions ouvertement racistes, négrophobes et anti-féministes. Vivement les funérailles de Gérard Depardieu (que Bardot avait ardemment défendu), où je suis sûre qu’on mentionnera davantage l’immense talent du cinéma qu’il était plutôt que ses penchants pédophiles et racistes.

Ne travestissons pas la réalité au nom d’une figure héroïque dont vous aimeriez toustes vous souvenir. Nous devons à nos camarades humains et non humains des figures bien plus exigeantes, au nom de la « cause animale » qui est, toujours, une cause humaine. Ni Yourovsky, ni Bardot, ni Israël, en dépit de tout ce qu’ils ont pu faire « pour les animaux » ne sont antispéciste. Le fait que Bardot vous ait « ouvert les yeux » quand vous aviez 5 ans et poussé aujourd’hui à devenir semi-pisci-flexitarien ne pèse absolument rien dans la balance face au projet fasciste auquel elle a largement contribué, et dont tout le monde, humain ou non, pâtit aujourd’hui.

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