Derrière le Groenland, le sort de l’Europe

Les Européens commencent à comprendre que l’impérialisme trumpiste voit plus loin que ce territoire. Le président états-unien et celui de la fédération de Russie arment un véritable cheval de Troie au cœur de nos pays.

Denis Sieffert  • 20 janvier 2026
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Derrière le Groenland, le sort de l’Europe
Une affiche indiquant que « le Groenland n'est pas à vendre », à Nuuk, capitale du Groenland, le 19 janvier 2026.
© Jonathan NACKSTRAND / AFP

Voilà l’Europe prise en tenailles en ses deux extrémités par deux ennemis déterminés. Les armes ne sont pas les mêmes. Poutine continue de lancer sa pluie de missiles sur l’Ukraine, tandis que Trump use de la menace des droits de douane pour s’approprier le Groenland. Mais qui peut jurer que le second n’en viendra pas demain à une manière plus expéditive ? En vérité, derrière des objectifs économiques et territoriaux bien réels, l’autocrate de Moscou et l’Ubu roi de Washington veulent l’un et l’autre la peau de l’Union européenne. Ils n’ont pas besoin de se donner le mot pour prendre l’Europe en embuscade. Spontanément, les valeurs de démocratie, de laïcité et de progressisme que défend encore le Vieux Continent leur sont insupportables. Trump parle de « politiquement correct ». Quelle horreur !

L’Europe se désole quand elle se regarde, elle se console quand elle se compare.

Nous-mêmes, pour des raisons opposées, ne sommes pas avares de reproches à l’encontre de cet ensemble géopolitique qui ruine peu à peu ses acquis sociaux et culturels, et qui traîne comme un fardeau son défaut de fabrication de zone de libre-échange. Mais tout est relatif. L’Europe se désole quand elle se regarde, elle se console quand elle se compare. L’hydre bicéphale qui l’attaque nous promet le pire. On n’a envie chez nous ni de la police politique de Poutine ni de la milice anti-immigrés qui sème la terreur à Minneapolis et ailleurs. Voilà ce qui se joue aussi au Groenland et en Ukraine. Voilà pourquoi les Européens n’ont d’autre choix que de résister sur les deux fronts. Tant bien que mal, ils aident les malheureux Ukrainiens à résister, sans d’ailleurs leur en donner vraiment les moyens.

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Au Groenland, l’attaque était inattendue. Mais les Européens ont pris conscience que le danger dépassait de beaucoup le sort de la grande île de l’Atlantique Nord. Si Trump met la main sur ce territoire associé au Danemark, l’Union européenne sera blessée à mort. Et, à l’est, Poutine, dont on ne trouve même plus le temps aujourd’hui de dénoncer les missiles, pourra pousser son avantage. Les deux sont un peu plus que des alliés de circonstance. La preuve, cette invitation de Trump à Poutine à former un improbable « conseil de la paix », sorte de directoire planétaire à la botte des puissants de ce monde. À bien des égards, le président américain est plus redoutable pour les Occidentaux que le potentat revanchard de Moscou.

Dans cette partie de poker menteur, face à un gros joueur comme Trump, on sent beaucoup d’Européens prêts à se coucher.

Quand le Russe tente de peser sur nos élections par les coups tordus d’une propagande inavouable, l’Américain apporte ouvertement son soutien aux extrêmes droites européennes. Au passage, il nous dit ce qu’il est. On semble avoir tant de mal à le définir ! Il n’est que le propagateur d’un fascisme mercantile mondialisé. Face à lui, que peut faire l’Europe ? Huit dirigeants ont eu au moins le mérite de sonner le tocsin, en brandissant la menace de convoquer ce dispositif anti-coercition économique qu’ils appellent eux-mêmes « bazooka ». Si Trump sanctionne les huit pays qui s’opposent à l’annexion du Groenland en renchérissant les droits de douane, de 10 % d’abord, puis de 25 % au mois de juin, comme il le proclame, le « bazooka » pourrait non seulement lui rendre la pareille, mais aller plus loin en bloquant certains investissements venus d’outre-Atlantique.

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Encore faudrait-il que l’Union européenne n’implose pas sous l’effet d’intérêts divergents. L’industrie automobile allemande, très exportatrice sur le marché américain, a beaucoup à perdre dans une guerre commerciale. Et, pour des raisons idéologiques, l’Italienne Giorgia Meloni n’a rejoint la fronde que du bout des lèvres. Elle est plus proche de Trump que de nos marais centristes. Dans cette partie de poker menteur, face à un gros joueur comme Trump, on sent beaucoup d’Européens prêts à se « coucher ».

L’impérialisme n’est pas qu’une ambition territoriale. Il est aussi un colonialisme idéologique.

Au fond, J. D. Vance, le très inquiétant vice-président états-unien, avait raison quand il affirmait que le pire ennemi de l’Europe, c’était l’Europe elle-même. Il le disait à la façon d’un Éric Zemmour, hanté par le spectre du déclin des populations blanches remplacées par une immigration « incontrôlée ». Or, si le danger vient bien de l’intérieur, il vient précisément des amis de Vance qui rêvent de transformer chaque Européen en suprémaciste blanc. Car tel est l’enjeu. Trump, grossièrement, Poutine, plus discrètement, arment un véritable cheval de Troie au cœur de nos pays. Ce sont ces extrêmes droites qui sont aux portes du pouvoir, en France notamment. Voilà ce qui se joue aussi derrière l’affaire groenlandaise. L’impérialisme n’est pas qu’une ambition territoriale. Il est aussi un colonialisme idéologique.

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