Attaque au couteau dans le métro parisien : quand la nationalité devient l’information
L’attaque du 26 décembre a fait la une de l’actualité… et l’objet de nombreuses récupérations politiques racistes, remettant le débat sur les OQTF au cœur de la machine médiatique.
dans l’hebdo N° 1896 Acheter ce numéro

Un énième fait divers transformé en démonstration idéologique. L’affaire de l’agression de trois femmes au couteau, survenue vendredi 26 décembre dans le métro parisien, a rythmé le lendemain de Noël les chaînes d’info en continu. « Paris/Attaques métro : le suspect sous OQTF (1) », « Agressions : la France s’habitue à l’inacceptable », « Transports en commun : l’insécurité sans arrêt », a-t-on pu lire, notamment, sur les bandeaux de CNews.
Obligation de quitter le territoire français.
Pendant 24 heures, CNews a mentionné ou commenté le fait divers au moins une fois par heure.
La raison de cette surexposition médiatique tient moins aux faits qu’au profil de l’auteur présumé, qui cochait toutes les cases de l’extrême droite, en matière de fait divers : « de nationalité malienne » et « en situation irrégulière sur le territoire national », partageait le ministère de l’Intérieur dans un communiqué le soir même. Mais trois jours plus tard, une nouvelle information vient balayer le récit dominant : le « suspect » est en fait… français.
Emballement
Ce week-end là, vendredi soir, lorsque certaines familles allument L’Heure des Pros 2 week-end, elles assistent à près de quatre heures de commentaires réservés à cette affaire. « Je ne vais pas vous demander de commenter ce fait-là », lance Eliot Deval, le présentateur, à son invité, « en revanche, il y a un fait majeur, un fait de société, c’est la question de l’insécurité ». Comme souvent, ce qui alors a « fait séquence », n’est pas l’agression, mais l’identité supposée de l’agresseur. Pendant 24 heures, CNews a mentionné ou commenté le fait divers au moins une fois par heure.
C’est aussi sur Europe 1 une occasion en or pour inviter la tête de file du collectif d’identitaires grimées en féministes Némésis. Sur certains plateaux, l’affaire a servi à nourrir des discours ouvertement racistes et xénophobes (« il y a une surreprésentation d’étrangers dans les agressions sexuelles dans les transports en communs ») ou psychophobes (« l’intérêt général, c’est d’enfermer les fous : qu’on les soigne, mais qu’on les sorte de la société »). Propos qui interviennent suite à la levée de la garde à vue de l’auteur présumé pour un placement en infirmerie psychiatrique.
Clé de lecture
Lundi 29 décembre, demi-tour : l’information relayée initialement par le ministère de l’Intérieur se révèle fausse. Révélée d’abord par RTL, puis confirmée par l’AFP : l’homme de 25 ans a obtenu la nationalité française en 2018. Ni une, ni deux, la presse se corrige : « L’agresseur présenté sous OQTF était en réalité français » (Le Parisien). Laurent Nuñez parle d’un « dysfonctionnement » dans la matinale de France Inter le 30 décembre. L’OQTF, reçue cet été, n’est normalement pas applicable pour les ressortissant·es français·es. Cette information doit-elle vraiment changer notre perception de la violence ?
Sur les plateaux, silence gêné, rectifications, ou sur CNews, mea culpa impossible. On tourne en boucle autour de la nationalité, rendue centrale par ceux qui veulent l’instrumentaliser. Plutôt que de reconnaître l’emballement initial, CNews tourne en dérision (un « Français sans le savoir »), essaye tant bien que mal de comprendre (« on ne sait toujours pas s’il est vraiment français, s’il est malien […] même si on fait état d’un passeport français en bonne et due forme »), et détourne (« une carte d’identité ou un passeport, c’est une preuve provisoire »). Le ministère de l’Intérieur est pourtant formel : « Rien ne permet de remettre en cause le fait qu’il soit français ».
Une idée bien modelée par l’extrême droite : la nationalité serait une clé de lecture de la violence.
Derrière ces mises à jour et la révélation de la nationalité française du suspect s’ancre une idée bien modelée par l’extrême droite : la nationalité serait une clé de lecture de la violence. Cette séquence le révèle sans détour : la violence n’est jugée politiquement significative que lorsqu’elle est imputable à un « étranger ».
« Pas du tout ! Il est français ! »
Selon LCI, l’affaire du « poignardeur » aurait créé une ambiance « de terreur » dans les jours qui ont suivi. Le présentateur David Doukhan lance d’abord : « Il s’agissait d’un homme malien en situation irrégulière, faisant l’objet d’une OQTF, donc, nécessairement polémique politique immédiate. » Nécessairement ? « Mais en fait, pas du tout ! Il est français ! » Bon résumé : sans situation irrégulière, cette affaire de violence ne fait donc plus polémique.
Sur son site, Jean-Marc Morandini s’insurgeait le 27 décembre contre le JT de France 2, qui avait « “oublié“ de signaler que l’agresseur était malien, sous OQTF et en situation illégale ». Raté, Jean-Marc : en ne se focalisant pas sur la nationalité, France 2 avait simplement fait son travail.
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