« Notre seul crime est de chercher protection »
Kawar Mustafa a tout perdu pour rester en vie. Ancien gestionnaire de camp pétrolier, il a fui son pays après des menaces graves. Il croyait trouver refuge au Royaume-Uni ; il y a trouvé la violence et la déshumanisation. Aujourd’hui, il témoigne pour rappeler une vérité essentielle : demander l’asile n’est pas un crime.
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© BEN STANSALL / AFP
Je m’appelle Kawar Mustafa. Je suis né le 10 juillet 1991. Je ne suis pas venu au Royaume-Uni par imprudence, ni pour chercher une vie plus facile. Je suis venu parce que toutes les voies légales m’étaient fermées et que je faisais face à un danger réel dans mon pays d’origine. J’avais un emploi stable comme gestionnaire de camp pétrolier, des responsabilités et une vie que j’avais construite avec effort. Mais je n’avais pas le choix : une personne puissante nous visait, ma famille et moi. Rester là-bas signifiait des blessures graves, voire la mort.
J’ai pris la décision la plus dangereuse de ma vie : traverser la Manche sur une petite embarcation.
J’ai essayé pendant des années de partir légalement. J’ai demandé protection, j’ai présenté des preuves de menaces, j’ai sollicité plusieurs pays, mais toutes les portes étaient fermées. Je suis d’abord allé en France, en espérant y trouver sécurité, en vain. Sans autre option, j’ai pris la décision la plus dangereuse de ma vie : traverser la Manche sur une petite embarcation. J’ai risqué ma vie parce que je croyais en la justice britannique. Je croyais que le Royaume-Uni, pays avec une longue histoire de protection des personnes fuyant la persécution, m’offrirait la sécurité. Quand j’ai vu le drapeau britannique sur le bateau de la Border Force, j’ai cru que ma souffrance était terminée. Je me trompais.
Dès mon arrivée, j’ai été emmené à des entretiens qui ne ressemblaient pas à de vrais entretiens. L’agent me regardait à peine. Mon histoire, mes peurs, mes preuves et mes années de traumatisme étaient largement ignorées. J’avais l’impression qu’un ordinateur, et non un humain, décidait de mon sort. Quelques personnes, parmi celles embarquées sur chaque bateau, ont été choisies au hasard pour être conduites en rétention. J’ai fait partie des malchanceux.
Être emmené dans un centre de rétention a été un choc. On m’a confisqué mon téléphone. Le centre était rempli de drogue, de tensions et de violences. Il n’y a aucun accès réel à une représentation légale, et personne ne nous explique le processus. Pour des personnes comme moi, déjà traumatisées, cet environnement est terrifiant et destructeur.
Nous voulions que le monde sache une vérité simple : nous ne sommes pas des criminels.
Dans la nuit du 14 au 15 janvier 2026, j’ai participé à une manifestation pacifique au centre de rétention administrative de Harmondsworth, avec environ 60 autres personnes. Nous étions tous des demandeurs d’asile ayant traversé la Manche en bateau. Nous voulions que le monde sache une vérité simple : nous ne sommes pas des criminels. Nous sommes restés assis calmement sur des chaises, demandant seulement à ne pas être expulsés de force.
Plus de 200 agents lourdement armés sont arrivés avec des boucliers, des matraques, des chiens, des caméras et du spray chimique. Ils nous ont aspergés au visage et sur le corps, nous ont traînés violemment et jetés dans des cellules. Nous nous sommes réconfortés mutuellement et avons enduré la peur ensemble.
La rétention n’est pas seulement douloureuse, elle est déshumanisante. La vie à l’intérieur du centre est une lutte quotidienne. Les familles sont isolées, les téléphones confisqués. Nous vivons parmi des personnes ayant des antécédents criminels et l’environnement est tendu. Les routines quotidiennes sont chaotiques, les alarmes sonnent constamment, l’accès aux ordinateurs ou aux téléphones nécessite de se battre pour avoir une place.
Chaque jour est épuisant, effrayant et douloureux. J’ai vu des personnes blessées ignorées. J’ai vu des amis atteints de troubles mentaux privés de soins. J’ai vu des personnes expulsées de force sans que leur famille soit informée. J’ai vécu le froid constant, la faim et la peur. Malgré tout cela, je n’ai jamais perdu espoir. Je suis resté pacifique, humain et digne.
J’espère qu’en lisant mon histoire les gens comprendront l’humanité des demandeurs d’asile.
Je partage mon histoire non pour attaquer qui que ce soit, mais pour dire ce qui arrive lorsque des personnes cherchant la sécurité sont traitées comme des criminels. Je raconte mon expérience pour que le monde comprenne la réalité de la rétention. Je veux que mon vrai nom, Kawar Mustafa, soit publié, car j’assume ce témoignage. J’espère qu’en lisant mon histoire les gens comprendront l’humanité des demandeurs d’asile, les risques que nous prenons et les souffrances que nous endurons. J’espère que cela aidera à comprendre que notre seul « crime » est de chercher protection et sécurité. Nous méritons dignité, respect et la possibilité de vivre sans peur.
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