La France est-elle en voie de déclassement ?
Dans une tribune, l’essayiste Antoine Foucher constate qu’en 2024, en reprenant des données de l’Insee, le PIB par habitant de la France est passé sous la moyenne de l’Union européenne. Un constat sur lequel il y a beaucoup à dire.
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Dans une tribune publiée dans le journal Les Échos, l’essayiste Antoine Foucher compare le PIB par habitant de la France à la moyenne de l’Union européenne. Il constate qu’en 2024, en reprenant des données de l’Insee, le PIB par habitant de la France est passé sous la moyenne de l’Union européenne. Dit plus simplement, que le Français moyen est plus pauvre que l’Européen moyen. En regardant les séries longues, l’essayiste montre que c’est la troisième année consécutive que cette situation se produit.
L’Italie a vu son PIB par habitant augmenter, pas parce qu’elle a créé beaucoup plus de richesses mais parce qu’elle a perdu beaucoup d’habitants.
Il explique que l’Allemagne, en 1975, était au même niveau que la France et qu’aujourd’hui elle nous dépasse. Que la Pologne est en train de nous rattraper. La France serait donc en voie de déclassement et les raisons sont à chercher, selon M. Foucher, dans le fait que nous travaillons moins que nos voisins parce que nous partons trop tôt à la retraite ou que notre productivité serait en train de décrocher, notamment à cause de la baisse du niveau de formation. Ce constat du déclassement a été repris en boucle par l’ensemble des éditorialistes économiques et a même fait la une du Parisien. Pourtant, il y a beaucoup à dire pour nuancer ce constat.
Premièrement, il est important de rappeler que le PIB par habitant, comme son nom l’indique, est le PIB d’un pays divisé par la population totale du pays. Dans les séries longues, il faut donc regarder l’évolution de la richesse mais aussi l’évolution de la population des pays. Or la démographie n’y a pas augmenté de la même façon dans tous. Regardons ces quinze dernières années, sur cette période la France a eu la démographie la plus vigoureuse avec une augmentation de sa population de plus de 4 millions d’habitants.
Dans le même temps, l’Allemagne voyait sa population n’augmenter que de 1,5 million d’habitants quand l’Italie en perdait plus d’un million et la Pologne 2 millions. Pour être plus clair, à titre d’exemple, l’Italie a vu son PIB par habitant augmenter, pas parce qu’elle a créé beaucoup plus de richesses mais parce qu’elle a perdu beaucoup d’habitants. Dans l’exemple de la Pologne pris par M. Foucher, il devrait rappeler qu’en plus elle est un des pays qui a vu sa population le plus diminuer ces quinze dernières années.
Comparaison n’est pas raison
Deuxièmement, lorsque l’on compare la France à la moyenne de l’UE, il est important de regarder le peloton de tête. On y retrouve trois paradis fiscaux : le Luxembourg, l’Irlande et les Pays-Bas. Or les PIB par tête de ces pays sont à prendre avec des pincettes. Prenons le cas de l’Irlande, qui a connu dans la dernière décennie des taux de croissance à deux chiffres. Comment l’Irlande obtient des taux de croissance à faire pâlir la Chine ? Tout simplement parce que ces chiffres sont une réalité comptable qui illustre la fraude fiscale plus qu’une réalité physique. Se comparer à ces pays n’a donc aucun sens.
La réalité pour savoir si nous sommes plus pauvres ou plus riches est de se comparer à nous-mêmes à deux dates différentes.
La réalité pour savoir si nous sommes plus pauvres ou plus riches est de se comparer à nous-mêmes à deux dates différentes. Est-ce que ces quinze dernières années notre PIB par habitant a augmenté ? La réponse est oui. Est-ce que nous aurions pu faire mieux ? Oui, assurément. L’austérité appliquée après la crise de 2008 a cassé la reprise économique. L’ubérisation de l’économie mise en place avec la loi travail XXL n’a pas eu les effets escomptés sur la productivité.
Certes, des emplois précaires ont été créés mais ils n’ont pas entraîné le surcroît de production espérée, donc la productivité a baissé. Par ailleurs, l’ubérisation est probablement également responsable du manque d’engagement au travail. En fait, la France aurait pu mieux faire avec une meilleure politique économique. Si elle fait moins que son potentiel, c’est à cause des politiques économiques appliquées depuis vingt ans, en partie soutenues par Antoine Foucher.
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