« L’objectif de l’ex-maire et candidat Thierry Meignen est de changer la population du Blanc-Mesnil »
Dans une enquête dense au cœur de la ville de Seine-Saint-Denis, la journaliste, Nassira El Moaddem révèle les méthodes de Thierry Meignen, maire entre 2014 et 2021, aujourd’hui candidat aux municipales. Entre communautarisme électoraliste, affairisme et porosité avec l’extrême droite.

La journaliste Nassira El Moaddem a enquêté sur les méthodes de Thierry Meignen, maire Les Républicains (LR) qui a régné entre 2014 et 2021 sur le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis) après plus de 70 ans de communisme. Lien avec l’extrême droite, communautarisme électoral, clientélisme, affairisme immobilier, népotisme, harcèlement au sein de l’administration de la mairie… Dans Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (Stock, 2026), la journaliste révèle la pratique très critiquable du pouvoir de cet ancien maire, aujourd’hui sénateur, qui veut reprendre l’hôtel de ville en 2026.
Vous commencez votre enquête en racontant le suicide en 2014 de Philippe Hoang Mong, directeur de la voirie de la mairie. Qu’est-ce que cela dit de l’affaire du Blanc-Mesnil ?
Nassira El Moaddem : Philippe Hoang Mong est le fil rouge de mon enquête. J’ai été choquée de la manière dont la mairie a voulu faire taire ce qui s’est passé, en réécrivant l’histoire de ce suicide. Ils n’ont donné aucune considération à la famille qui recherche simplement justice et vérité, ils ont même cherché à entacher la mémoire de Philippe Hoang Mong alors que, de l’avis de tous les agents, et quelle que soit leur opinion politique, il était un agent exemplaire, un fonctionnaire loyal, au service du public, un homme très professionnel qui voyait plutôt d’un bon œil l’arrivée d’une nouvelle majorité après le règne communiste. Il n’était pas un opposant.
Mais mon enquête, avec de nombreux documents et témoignages à l’appui, montre qu’il a été victime d’un système de pressions, d’une politique managériale inhumaine et très violente depuis l’arrivée au pouvoir de Thierry Meignen avec son conseiller spécial Gérard Lesuisse.
Concernant la politique menée par Thierry Meignen, vous parlez de « communautarisme électoraliste ». Pourquoi ?
Cette méthode consiste à envisager la politique comme une addition d’intérêts individuels. Selon mon analyse, étayée par de nombreux témoignages y compris d’anciens cadres haut placés dans la hiérarchie de la municipalité, Thierry Meignen découpe l’électorat de sa ville : il y a les propriétaires, les communautés immigrées comme les Tamouls, les Chinois, les Comoriens, l’électorat pavillonnaire de centre-ville qui vote plus traditionnellement à droite, voire à l’extrême droite…
C’est une gestion qui s’adresse d’abord à ces intérêts particuliers avant l’intérêt général. C’est une méthode parfois aussi opaque où l’on va s’adresser à ces communautés en toute discrétion pour ne pas en fâcher d’autres, notamment l’électorat de droite et d’extrême droite. Dans les médias, les maires de banlieue sont systématiquement perçus comme des remparts de la République. Mon enquête s’inscrit en faux contre cette vision des choses. Thierry Meignen en est la preuve.
Comment expliquez-vous sa victoire en 2014 ?
Thierry Meignen et son clan ont compris très rapidement qu’ils ne gagneraient pas la ville s’ils n’arrivaient pas à séduire dans les quartiers populaires. C’est là où il y avait une réserve de voix pour eux. Il est donc allé séduire les habitants de ces quartiers, la communauté musulmane notamment, en leur faisant des promesses qu’il savait qu’il ne tiendrait pas. Par ailleurs, une nouvelle génération de ces quartiers, diplômée, parfois leaders associatifs, avaient envie d’être associés au pouvoir. Ce que les communistes n’avaient jamais accepté. Par opportunité, ils ont donc misé sur Thierry Meignen qui leur proposait de devenir adjoints au maire. Du jamais-vu ! Une entente cordiale s’est nouée. Mais la trahison est arrivée très vite une fois au pouvoir. Aujourd’hui, tous ces adjoints ont quitté la majorité, dégoûtés.
Le deuxième personnage central dans votre enquête est Gérard Lesuisse, puissant conseiller de Thierry Meignen. Quel est son rôle ?
Quand Thierry Meignen arrive à la tête de la ville, il ne connaît rien du fonctionnement de la collectivité. Il a travaillé dans le renseignement, il ne sait pas ce que représente la gestion d’une mairie. Il a donc besoin de quelqu’un qui connaît cet écosystème. Gérard Lesuisse fait partie du cercle des « Pasqua boys », ces élus des Hauts-de-Seine héritiers de Charles Pasqua qui ont fait basculer des villes communistes des Hauts-de-Seine vers la droite dès les années 1980. Son rôle est clair : faire le ménage parmi les agents qui gênent l’exercice du pouvoir et effacer le communisme au Blanc-Mesnil. Il mène donc une « chasse aux sorcières », que je documente grâce à de très nombreux témoignages, qui disent tous la même chose quelque soit la ville où il est passé : Gérard Lesuisse, conseiller spécial, hors statut de la fonction publique, était omniprésent, omnipotent.
Le RN n’existe plus au Blanc-Mesnil car Thierry Meignen répond parfaitement aux électeurs d’extrême droite.
Vous racontez aussi la porosité entre la droite au pouvoir et l’extrême droite…
Ce n’est pas une porosité, c’est une dissimulation. En 2014, Thierry Meignen ne pouvait pas gagner cette ville qui a une forte histoire immigrée en affichant ses idées. Il a avancé masqué et a caché son réel projet politique. Mais une fois arrivé au pouvoir, il a installé Vijay Monany, qui a notamment soutenu les militants du mouvement raciste et xénophobe Génération identitaire, dissout depuis, ou qui affirme en plein conseil départemental : « Quand on est en Sein-Saint-Denis, on se demande si on est encore en France. » Avant de se rapprocher de l’équipe d’Éric Zemmour en 2021 en tant que porte-parole de sa campagne pour la présidentielle.
Il a empêché l’accès à des salles pour certaines associations mais n’a pas hésité à accorder une salle à Laurent Spagnol, représentant du Front national il y a quelques années. D’ailleurs, le Rassemblement national n’existe plus au Blanc-Mesnil car Thierry Meignen répond parfaitement aux électeurs d’extrême droite. Il n’est donc pas étonnant qu’il attribue en conseil municipal une subvention de 20 000 euros à Alexandre et Aristote, l’association de Sarah Knafo qui devait, soi-disant, démocratiser l’accès à la lecture au Blanc-Mesnil. Mon enquête montre que cette subvention, d’un montant élevé comparé par exemple aux 1 500 euros donnés au Secours Populaire, n’a en réalité jamais servi à son objectif affiché.
À quoi aurait servi cette subvention ?
Le contexte interroge. L’attribution de cette subvention est décidée en décembre 2020. La campagne présidentielle d’Eric Zemmour organisée par Sarah Knafo elle-même commence en janvier 2021, dans son propre appartement parisien, celui qui est le siège social de son association… Ces 20 000 euros ont-ils servi à organiser financièrement le début de la campagne électorale d’Éric Zemmour ? J’ai beaucoup de raisons de le penser. Et cela, ce a été fait sur le dos des habitants d’une ville pauvre comme le Blanc-Mesnil avec de nombreux habitants immigrés et d’origine immigrée, cibles régulières des discours d’incitation à la haine raciale d’Éric Zemmour lui-même, condamné très régulièrement par la justice pour ces faits.
Vous décrivez Thierry Meignen en « Père Noël des promoteurs immobiliers ». Pourquoi ?
L’objectif assumé de Thierry Meignen est de changer la population du Blanc-Mesnil. Sa politique est simple : exit les pauvres et les familles précaires, bienvenus les Parisiens. Le maire refuse, par exemple, de construire plus de logements sociaux pour pousser les habitants à partir. C’est vrai que le Blanc-Mesnil en comptait déjà beaucoup. Mais le discours est violent. Et puis, croire que les Parisiens arriveront en masse au Blanc-Mesnil est un mirage. D’abord, les habitants ne peuvent pas partir en claquant des doigts, leurs enfants sont scolarisés dans la ville, ils ont leur vie sur place. La ville souffre toujours d’une image négative comme de nombreuses villes de la Seine-Saint-Denis.
Il y a un sujet qu’il va falloir surveiller : comment vont évoluer ces nombreuses copropriétés privées qui ont poussé partout au Blanc-Mesnil ? L’exemple de celles qui se sont fortement dégradées à Clichy-sous-Bois ou Grigny, avec des habitants qui n’ont notamment plus pu payer leurs charges, doit pousser à l’hypervigilance. Certaines des nouvelles résidences privées du Blanc-Mesnil accusent déjà des retards de charges de plusieurs dizaines de milliers d’euros…Malgré cela, malgré la saturation des routes, des problèmes de débit d’eau, Thierry Meignen a continué à faire construire, les grues sont visibles dans toute la ville, les chantiers colossaux sont partout. La ville a changé de visage et c’était évidemment l’objectif recherché : montrer l’avant et l’après 2014. C’est un discours qui plaît chez une partie des électeurs.
En 2021, Thierry Meignen est entré au Sénat. Il ne devrait plus avoir la main sur la mairie. Vous écrivez pourtant le contraire…
Officiellement, il n’est plus maire. Mais dans les faits, il l’est encore. Il anime encore les conseils municipaux. Il occupe toujours le bureau du maire. En conseil municipal, il répond aux questions à la place du maire officiel, Jean-Philippe Ranquet, qui lit difficilement les fiches préparées par les services. C’est une situation hallucinante. Et il envoie valser la loi car le cumul des mandats exécutifs locaux et parlementaires est interdit depuis 2014. Il dit d’ailleurs être contre cette loi. Au-delà du non-respect d’une règle qui s’impose à tous, c’est une situation déplorable pour la démocratie locale.
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