« Aujourd’hui, le nouveau front, c’est d’aller faire communauté dans les territoires RN »

Auteur de La Colère des quartiers populaires, le directeur de recherches au CNRS, Julien Talpin, revient sur la manière dont les habitants des quartiers populaires, et notamment de Roubaix, s’organisent, s’allient ou se confrontent à la gauche.

Hugo Boursier  • 22 novembre 2024 abonné·es
« Aujourd’hui, le nouveau front, c’est d’aller faire communauté dans les territoires RN »
L'opposition à la démolition du quartier de l'Alma-Gare, à Roubaix, en novembre 2023.
© Hugo Boursier

C'était une promesse du Nouveau Front populaire après les législatives de cet été : reconquérir les catégories populaires. Le tout, pour renverser l'attrait de celles-ci pour le Rassemblement national, mais aussi, voire surtout, souffler sur ce sentiment de résignation pour qu'il disparaisse. Six mois plus tard, où en sommes-nous ?

Quelle relation la gauche noue-t-elle avec une frange des populations précaires, celles vivant dans les quartiers de centres urbains ? Comment leurs habitants s'organisent, luttent, avec ou sans le camp progressiste ? C'est à toutes ces questions et plein d'autres que Julien Talpin, directeur de recherche au CNRS - Ceraps à l'Université de Lille, tente de répondre dans une enquête passionnante depuis la ville de Roubaix.

Votre enquête essaie d’explorer cette grande question sociologique : en dépit de leur colère, pourquoi les catégories populaires ne se révoltent-elles pas davantage ? Pourtant, il y a eu les Gilets jaunes, les manifs contre la réforme des retraites, les révoltes après Nahel, etc. Est-ce qu’on n’idéalise pas trop la révolte populaire ?

Julien Talpin : Un des enjeux de mon livre, c’est de donner à voir combien les habitants des quartiers, y compris ceux les moins organisés collectivement, ont une lecture politique des difficultés qu’ils connaissent. Ponctuellement, cette lecture débouche sur des mobilisations collectives, mais peu souvent par des organisations pérennes. Et, surtout, il y a peu de victoires. Le sentiment de résignation, très profond, qui explique aussi les formes de surgissement de la colère, se base sur cette conviction : la politique ne peut pas grand-chose. Le vote, les manifestations, l’engagement associatif sont empêtrés par un sentiment lié à une succession d’expériences déçues.

Vécues au quotidien, les discriminations raciales ne suffisent pas pour s’auto-organiser et confronter les pouvoirs publics ?

Quel « nous » habite dans les quartiers populaires ?

La dimension collective de l’expérience est réelle, mais fragile. Quel « nous » habite dans les quartiers populaires ? Contre ce « nous », il y a tout le spectre du « communautarisme », du « séparatisme », toutes les formes d’identité collective qui peuvent exister sur une base d’origine nationale et migratoire, religieuse, éthno-raciale, etc. Malgré ce contexte défavorable, des identités collectives se forment, mais ne permettent pas nécessairement une organisation qui débouche sur des revendications entendues par les pouvoirs publics. Dans cette histoire populaire de Roubaix, je raconte aussi combien c’est dur, au regard des formes de répression que subissent ceux et celles qui se mobilisent, de gagner, d’élargir le cercle, de transmettre à la génération suivante ses expériences militantes…

Une de vos explications repose sur les causes politiques d’une telle démobilisation. Cette inertie est-elle entretenue par les pouvoirs publics pour éviter toute velléité de transformation du système ?

Un des grands paradoxes qui traverse la participation des quartiers populaires en France, c’est que d’un côté les pouvoirs publics n’ont que la démocratie participative à la bouche et de l’autre, toutes les formes plus oppositionnelles qui échapperaient au cadre fixé par l’institution, sont difficilement accueillies. Y compris les formes plus ordinaires de participation, les centres sociaux, les associations de quartier, par leurs liens de dépendance (notamment financière) aux pouvoirs publics, sont souvent confinées dans leur capacité d’action et de politisation des problèmes sociaux.

Je pense par exemple au restaurant associatif, l’Univers, dans le quartier de l’Épeule, à Roubaix. Espace de solidarité ordinaire, il est devenu à un moment un espace de forte politisation – au moment des Gilets jaunes en particulier - où des débats, des discussions étaient organisés. La municipalité a coupé ses financements et a menacé l’existence même de cette association. On produit, ce faisant, la dépolitisation de la société civile.

La résistance des habitants du quartier l’Alma-Gare, promis à la démolition dans les années 1970, ne montre-t-elle pas une forme de saine collaboration avec les pouvoirs publics ?

C’est un exemple intéressant. Effectivement, cela s’est passé autrement. À cette époque, le champ du pouvoir était lui-même assez divisé. Le ministère de l’Équipement, à droite, a soutenu les habitants contre la mairie socialiste. Il y avait aussi des fonctionnaires militants qui voulaient les soutenir. Au-delà, un des enseignements de l’Alma c’est d’interroger la capacité des élus – y compris de gauche – à accueillir la critique et les contre-pouvoirs citoyens.

Comment expliquer qu’une ville comme Roubaix, où les minorités sont numériquement majoritaires, n’ait jamais élu un maire minoritaire ?

Ce qui ressort de mon enquête, c’est aussi

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