Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face

Après la mort d’un militant d’extrême droite et l’interpellation d’un collaborateur parlementaire, l’émotion submerge le débat public et attise les instrumentalisations. Entre exigence de justice, responsabilité éthique et procès politique fait à la gauche, il convient de refuser les amalgames sans esquiver l’indispensable examen de conscience.

Pierre Jacquemain  • 18 février 2026
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Quentin Deranque : ce que cette mort oblige la gauche à regarder en face
La présidente du groupe parlementaire La France Insoumise Mathilde Panot lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, à Paris, le 17 février 2026.
© Alain JOCARD / AFP

La France traverse l’une de ces heures troubles où l’émotion collective menace d’écraser la lucidité politique. La mort d’un militant est un drame, fût-il d’extrême droite. Toute mort violente l’est. Mais le drame devient politique lorsque sa lecture est confisquée, instrumentalisée, puis retournée contre celles et ceux qui combattent le fascisme depuis toujours.

Dans cette affaire qualifiée par le procureur d’« homicide volontaire aggravé », les mots sont lourds et appellent rigueur et retenue. Rigueur à laquelle ont renoncé, dans une version trumpienne du commentaire politique qui remet en cause l’État de droit, les ministres de l’Intérieur et de la Justice. Pourtant, la justice devra passer. Sans exception. Sans slogan. Sans raccourci.

À gauche, on ne défend pas des personnes contre les principes : on défend des principes, même quand c’est difficile.

Le drame met désormais en cause un collaborateur parlementaire, interpellé dans le cadre de l’enquête. Les circonstances exactes restent à établir, mais l’incident pose immédiatement des questions sur la responsabilité individuelle et éthique de celles et ceux qui occupent des fonctions publiques. La justice doit être libre de travailler, sans pression politique ni récupération médiatique. Entrer dans l’institution, devenir collaborateur parlementaire, c’est accepter de quitter une part de la rue pour endosser une responsabilité publique. Cela n’ôte rien aux convictions, mais impose un discernement accru.

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La responsabilité individuelle s’étend tragiquement jusqu’à l’employeur politique. Dans ce cas, Raphaël Arnault, député et employeur, se retrouve confronté à une exigence éthique : non pas juridiquement responsable de l’acte, mais tenu de montrer que la politique ne se réduit pas à la protection automatique des siens. Il faudra peut-être qu’il en tire des conséquences, non pour céder à l’extrême droite, mais pour lui refuser l’idée que la gauche protège ses membres coûte que coûte. À gauche, on ne défend pas des personnes contre les principes : on défend des principes, même quand c’est difficile.

Mise à l’épreuve

La France insoumise est aujourd’hui mise à l’épreuve. Non pas coupable par essence, non pas responsable mécaniquement d’un acte individuel, mais sommée de répondre à l’ampleur du soupçon et à la critique interne comme externe. Aucun mouvement n’a raison tout seul. Si certaines accusations sont injustes, excessives ou malhonnêtes, elles ne peuvent être balayées d’un revers de main. Le climat politique qu’elle contribue à produire participe à celui dans lequel ses ennemis prospèrent. Cette lucidité n’exclut pas la solidarité.

Face à cette violence politique, il est vital que toute la gauche fasse bloc.

Ce qui est en jeu dépasse LFI : le traitement réservé à une force d’opposition majeure, la manière dont le pouvoir instrumentalise émotion, justice et ordre public pour fragiliser un camp politique entier. Face à cette violence politique, il est vital que toute la gauche fasse bloc. La critique est nécessaire ; l’isolement serait une faute politique. Le bruit et la fureur, assumés et revendiqués par Jean-Luc Mélenchon, ont été des outils de rupture : briser les silences, nommer les violences sociales, politiser des colères longtemps méprisées. Mais ils ont aussi nourri une perception de radicalité permanente, aujourd’hui exploitée pour disqualifier toute la gauche. Refuser d’interroger cette stratégie n’est pas loyauté : c’est se condamner à l’impuissance.

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Hier soir, lors de son rendez-vous « Le Moment politique », Jean-Luc Mélenchon a appelé au calme et invité ses militants à prendre de la hauteur face à la séquence. Mais il n’a pas esquissé de début de mea culpa sur les effets d’une conflictualité devenue permanente, préférant aussi rendre les coups, y compris à gauche. Que le leader de La France insoumise refuse le procès global n’a rien d’illégitime.

Pourtant, l’heure exige davantage qu’une contre-attaque : elle appelle une clarification. Il importe de tenir les deux bouts : refuser que la mort de Quentin Deranque serve à disqualifier toute la gauche, et maintenir une critique lucide des stratégies, des mots et des formes de radicalité. C’est à cette condition que la gauche pourra se défendre sans se renier et se transformer sans se laisser détruire.

Responsabilité

Ce qui dépasse ce fait tragique, c’est l’inversion morale banalisée dans le débat public : faire croire que l’extrême gauche – que n’est pas LFI – serait l’équivalent symétrique de l’extrême droite. Mettre sur le même plan un mouvement humaniste, traversé de conflits mais fondé sur l’égalité, et une idéologie totalitaire, raciste et mortifère est une falsification qui prépare les victoires de demain. Dans le même temps, il serait irresponsable de taire le discrédit que certains actes commis au nom de l’antifascisme jettent sur l’ensemble du mouvement et sur toute la gauche.

Sur le même sujet : « La violence est un attribut politique constant de l’extrême droite »

Tuer sous couvert d’antifascisme n’est pas combattre le fascisme : c’est en reprendre les méthodes. Cette responsabilité est collective. D’autant plus que la classe politique a laissé proliférer des groupuscules d’extrême droite, notamment à Lyon, devenus plus violents, plus organisés, plus sûrs de leur impunité. Pendant ce temps, l’extrême droite instrumentalise cette mort avec cynisme, effaçant les dizaines de morts causées par ses militants racistes. Rappeler cette asymétrie suffit désormais à vous transformer en suspect moral. Honorer une mémoire avant même que la vérité judiciaire ne soit établie, n’est-ce pas déjà céder au récit dicté par l’extrême droite ? N’est-ce pas lui offrir une victoire symbolique immense ?

Tout est à reconstruire : mots, pratiques, solidarités, manières de faire front sans s’aveugler.

La tentation du découragement est grande, comme si tout était écrit d’avance. Rien ne l’est. Tout est à reconstruire : mots, pratiques, solidarités, manières de faire front sans s’aveugler. La solidarité n’est pas une posture : c’est une exigence. Elle commence par une ligne claire : on combat le fascisme sans jamais lui emprunter ses armes et on accepte, collectivement, de se regarder en face pour ne pas lui laisser le dernier mot.

Enfin, cette exigence est d’autant plus cruciale que le pouvoir en place cède à une stratégie du choc. Au nom de l’ordre et de l’émotion, il multiplie mesures liberticides, restrictions du débat et attaques contre les libertés académiques. Défendre ces libertés, même dans un climat hostile, n’est pas un luxe moral : c’est une responsabilité historique.

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