Extrême droite armée, police peu réactive… Après la mort de Quentin Deranque, des faits et des questions

Neuf personnes appartenant à la Jeune Garde ont été interpellées, mardi soir, dans l’enquête concernant la mort du militant nationaliste, Quentin Deranque. L’enquête policière avance avec un déroulé précis de faits qui commencent à s’éclairer, avec encore des questions en suspens.

Pierre Jequier-Zalc  • 18 février 2026 libéré
Extrême droite armée, police peu réactive… Après la mort de Quentin Deranque, des faits et des questions
Le procureur de Lyon, Thierry Dran, lors d'une conférence de presse, au tribunal de Lyon, le 16 février 2026.
© OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP

Six jours après le tabassage à mort de Quentin Deranque, on commence à avoir une vision plus claire des évènements de ce jeudi 12 février. Six jours d’enquêtes policières et journalistiques permettent, aujourd’hui, de mieux comprendre le déroulé des faits. Il aura, en effet, fallu attendre ce mardi 17 février pour avoir la preuve formelle, via la publication de plusieurs vidéos, de l’existence d’une violente rixe entre deux groupes, à Lyon, peu avant 18 heures.

Nous sommes alors à 400 mètres de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon où doit se tenir une conférence de l’eurodéputée insoumise, Rima Hassan. Une venue sous tension, au vu des menaces récurrentes dont fait l’objet l’élue. Malgré tout, selon une source à la préfecture du Rhône, la menace n’est pas explicitement identifiée : « On se doutait qu’une conférence de Rima Hassan, dans le contexte politique et électoral actuel, pouvait amener à des affrontements entre la mouvance antifasciste et ses adversaires politiques. Mais le mode d’action précis, le groupuscule qui va le faire, on ne l’avait pas forcément détecté. »

Sur le même sujet : « La mort de Quentin Deranque témoigne d’une grave défaillance de la puissance publique »

Un dispositif de police est donc déployé à proximité de l’IEP, avec une compagnie départementale d’intervention, la brigade anticriminalité (BAC) et les Renseignements territoriaux. Une compagnie de CRS est également mobilisée, « en deuxième rideau ». Sauf que ce n’est pas devant les locaux de Sciences Po Lyon que les véritables affrontements se déroulent. Mais bien quelques centaines de mètres plus loin, confirmant des informations que Mediapart a publiées dès ce week-end, sans que personne ne les reprenne vraiment.

« Bagarre en règle »

Dans plusieurs vidéos, publiées ce mardi par Le Progrès et Le Canard Enchaîné, on y voit deux groupes d’une quinzaine de personnes chacun, l’un entièrement vêtu de noir, l’autre dans des tons plus « habituels » (gris, vert kaki). En recoupant avec d’autres vidéos, filmées quelques minutes plus tard, les personnes vêtues de noir sont les militants fascistes.

Les autres, dont la plupart ont désormais été interpellés, sont des antifascistes, appartenant au groupe de La Jeune Garde, dissoute en 2025 (un recours auprès du Conseil d’État est en cours). En croisant plusieurs vidéos, Quentin Deranque, vêtu d’une veste bleue marine, d’un pantalon noir et de chaussures blanches, ferait bien partie de l’affrontement.

Tout le monde était cagoulé, ou avec des capuches. C’était clair que tous voulaient en découdre.

Témoin

« C’était une bagarre en règle. On avait l’impression qu’ils savaient y faire. Il y avait vraiment deux camps, très compacts », raconte un témoin de la scène à Politis. Plusieurs armes sont utilisées, notamment dans les rangs des militants fascistes : selon les témoignages que nous avons recueillis et l’analyse des vidéos, on remarque, a minima, l’utilisation d’une gazeuse lacrymogène, d’une béquille pour donner des coups, d’un casque de moto et des gants coqués dans le groupe tout de noir vêtu. Un fumigène est aussi lancé au visage d’un antifasciste. De manière très visible, des coups sont donnés de part et d’autre de l’affrontement.

Lors de sa conférence de presse, lundi en fin de journée, le procureur de Lyon, Thierry Dran, confirme à demi-mot l’existence de cette violente bagarre lorsqu’un journaliste l’interroge sur le sujet. Pourtant, dans son propos liminaire, il affirme simplement que les militants d’extrême droite ont été « pris à partie violemment ». Une interprétation qui interroge après la publication des vidéos et les témoignages recueillis par Politis sur place. « Tout le monde était cagoulé, ou avec des capuches. C’était clair que tous voulaient en découdre », souffle une riveraine qui a assisté à toute la scène.

Lenteur de la police

Il est alors 17 h 52. À ce moment, celle-ci décroche son téléphone et compose le 17. La bagarre vient d’éclater au croisement du boulevard Yves Farge et de la rue Victor Lagrange, dans le 7e arrondissement lyonnais. L’affrontement ne dure que quelques minutes, « 4-5, tout au plus », assure le témoin précédemment cité. Les militants d’extrême droite décident alors de se replier dans la rue Victor Lagrange.

La police est arrivée et repartie presque immédiatement.

Témoin

La suite de l’histoire est désormais bien connue. Pourchassés, tous réussissent à s’enfuir, sauf trois, dont Quentin Deranque. Ils sont alors violemment passés à tabac, à terre. Les vidéos qui capturent cette scène, dont la première a été publiée dès ce week-end par TF1, sont d’une violence insoutenable. Les coups portés à Quentin Deranque sont fatals pour ce militant fasciste de 23 ans.

L’endroit où ce dernier est frappé jusqu’à la mort se situe à 250 mètres de l’intersection où s’est déroulé l’affrontement initial. Mais la police n’est toujours pas sur place. Selon trois témoignages concordants, dont celui de la personne qui a prévenu la police, peu après 17 h 50, les forces de l’ordre, les fourgons de CRS ne seraient arrivés que près de 30 minutes plus tard, vers 18 h 20. Sur place, plus personne. Même Quentin Deranque a eu le temps de repartir, accompagné d’un ami à lui, après être resté au moins quelques minutes au sol.

Sur le même sujet : La mort effroyable de Quentin Deranque et l’inversion morale du débat public

« La police est arrivée et repartie presque immédiatement. En même temps, y’avait plus rien à voir », assure un habitant de la rue Victor Lagrange. « Oui, des appels au 17 ont signalé ces faits », confirme-t-on, en off, à la préfecture du Rhône, qui assure que tout a été fait pour intervenir au plus vite. « Nous sommes intervenus systématiquement le plus rapidement possible. Mais ce sont des groupes très mobiles et volatiles. Les affrontements ne durent jamais plus de 5 minutes, c’est toute la difficulté de ce genre d’évènements. »

Surtout, les forces de l’ordre sont, à ce moment-là, mobilisées autour de l’IEP, à quelques centaines de mètres, et alors que Rima Hassan s’apprête à tenir sa conférence. « Il fallait aussi qu’on tienne l’IEP pour que tout se déroule normalement, au regard de la menace potentielle qu’on avait évaluée », glisse cette source préfectorale à Politis. « Dans les faits, aucun incident ou heurt n’a été constaté au sein des locaux de Sciences Po Lyon », confirme d’ailleurs la direction de l’établissement dans un communiqué.

La préfecture et le ministère mise en cause

Surtout, au sein de la préfecture, on s’agace de voir que le dispositif policier de ce jour commence à être remis en question. Ce mardi soir, le député LFI Paul Vannier interroge, sur BFM TV, la responsabilité du ministère de l’Intérieur. « Pourquoi Laurent Nuñez, informé de ce projet, a-t-il accepté que le groupuscule d’extrême droite Némésis organise une provocation devant l’IEP de Lyon, créant une situation ayant conduit des groupes la recherchant à entrer en confrontation  ? », clame l’élu.

On essaie de changer le centre de gravité de la responsabilité des évènements.

Préfecture

« Ces accusations sont insupportables. On essaie de changer le centre de gravité de la responsabilité des évènements. Or, celle-ci incombe aux militants extrêmement violents, pas à la police », tacle-t-on, en réponse, à la préfecture du Rhône.

Sur le même sujet : Némésis : la dissolution nécessaire que personne ne mentionne

Neuf militants antifascistes, justement, ont été interpellés ce mardi en fin de journée. Ils sont suspectés d’avoir participé à ces affrontements. Selon le procureur, six auraient porté des coups directs à Quentin Deranque. Parmi les neuf, qui appartiennent tous à la Jeune Garde, Jacques-Élie Favrot, un collaborateur parlementaire du député LFI Raphaël Arnault. Un autre ancien stagiaire du député du Vaucluse figure parmi les personnes interpellées. À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas si ces derniers sont accusés d’avoir porté des coups directs à Quentin Deranque.

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