Riposter
« La gauche existe. Elle ne se laissera pas annuler » : à l’initiative de Pascale Gillot et Frédéric Lordon, un groupe d’intellectuels appelle, dans une tribune, à l’organisation d’une riposte coordonnée face au péril fasciste.

© Sébastien SALOM-GOMIS / AFP
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L’histoire entière de la Ve république n’offre aucune semblable situation de curée unanime.
Entre les calculs des uns – le président de la République qui fantasme son retour en 2032 après avoir livré le pays au RN, le parti socialiste et ses satellites qui se réjouissent de l’aubaine – et la simple haine des autres, une alliance objective s’est formée contre elle. Avec, ce qui est beaucoup plus grave pour la démocratie, le concours, par complicité ou par inconscience, de la quasi-totalité du champ médiatique. L’histoire entière de la Ve république n’offre aucune semblable situation de curée unanime, dont le spectacle laisse un sentiment presque amusé si l’on pense à cet ouvrage qui n’a pas lésiné sur les procédés douteux pour accabler LFI et s’est appelé… La Meute.
Toujours est-il que la malhonnêteté, le mensonge, la déformation éhontée, l’invention pure et simple, comme ce à quoi s’est livré un ministre de la République à propos de Francesca Albanese, se sont emparées de la quasi-totalité du commentaire, politique et médiatique, visiblement sans que personne ne mesure la ruine des conditions de possibilité d’un débat a minima « démocratique ». À peine voit-on, de-ci, de-là, surnager des miettes de vérité factuelle, mais aussitôt annulées ou contrariées par des journalistes de plateau qui ne sont plus que les animateurs d’une campagne.
Alignement et renversement
Des titres des plus établis sont emportés et, suprême indignité, jusqu’au service public audiovisuel. Rien ne résiste, tout et tous se sont alignés dans la détestation d’une formation politique et, de cela, il faudra bien faire l’analyse tôt ou tard. Le pire étant que, concurremment, le réel péril, le péril fasciste puisqu’il n’est plus du tout exagéré de l’appeler ainsi, est systématiquement minoré ou occulté, les images qui pourraient frapper les esprits et leur faire prendre conscience, jamais montrées.
LFI n’est pas seule – ou elle ne l’est que dans le champ institutionnel. Et le champ institutionnel n’est pas tout le pays.
Au lieu de quoi, par un renversement d’une impudence époustouflante, c’est une formation dont tout le discours a toujours confirmé le parfait légalisme, le parfait respect des institutions, qui est accusée de « semer la violence ». Nous voyons, dans ces conditions, qu’il n’y a plus aucune contre-force institutionnelle, quelle qu’en soit la nature, capable de s’opposer à ce qui est en train d’advenir. Hormis La France insoumise. Qu’il s’agit donc d’isoler jusqu’à disparition.
Mais LFI n’est pas seule – ou elle ne l’est que dans le champ institutionnel. Et le champ institutionnel n’est pas tout le pays, il s’en faut même de beaucoup. Derrière des institutions en état de faillite intellectuelle, morale et politique, il y a des gens, des masses – un peuple si l’on veut. Furieux de la trahison des médiateurs, scandalisé de la course aveugle et unanime au pire, où se précipitent toutes les forces de la « représentation », devenues, masques tombés, gardiennes d’un ordre social, ne s’interdisant plus aucun moyen.
Puisqu’il est évident que le Parti socialiste a enfin rejoint son lieu naturel en se fondant dans la coalition des droites, il doit être non moins évident que ce qui se joue en ce moment est de l’ordre d’une entreprise d’annulation de la gauche, ni plus ni moins — dont ne nous sauveront certainement pas quelques récupérateurs opportunistes en embuscade, prêts à tous les abandons de ligne pour une faveur médiatique. Redisons donc les choses pour qu’elles soient tout à fait claires : la bourgeoisie de pouvoir, politique et médiatique, veut supprimer la possibilité de la gauche.
Vous êtes des organisations, alors organisez !
Nous n’avons aucun pouvoir de mobilisation, nous n’avons que celui d’en appeler à qui est capable d’appeler – à toutes les organisations, au-delà bien sûr de la principale intéressée, en pensant spécialement, mais pas seulement, aux organisations syndicales. Nous leur disons ceci : il est impossible que vous ne mesuriez pas la gravité de ce qui se passe, qu’il y va de votre intérêt vitalement bien compris de vous lever, même si c’est au côté d’une formation avec laquelle vous avez pu avoir des différends. Vous le devez parce que vous vous devez à nous.
Nous sommes vos bases et, ultimement, vous nous répondez. La gauche existe. Elle ne se laissera pas annuler. Mais la condition pour ce faire est de sortir les gens de leur déréliction et de leur impuissance, où les plonge de vivre isolément des choses terribles. Vous devez manifester le collectif, et que nous sommes le collectif. Celui qui, par sa présence physique, en masse, dans la rue ou lors de quelque événement, signifiera le refus des cabales oligarchiques, et rira de leurs projets d’annulation. Vous êtes des organisations, alors organisez !
Signataires
- Pascale Gillot, philosophe
- Frédéric Lordon, philosophe
- Laurent Binet, auteur
- Mona Chollet, autrice
- Annie Ernaux, autrice
- Éric Fassin, sociologue
- Geoffroy de Lagasnerie, philosophe
- Sandra Lucbert, autrice
- Éric Vuillard, auteur
Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
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