« La vraie opposition, c’est les puissants contre les précaires, pas les Calaisiens contre les exilés »
Face à la maire Natacha Bouchart et à la poussée de l’extrême droite, la liste « Calais à gauche toute » veut rompre avec la politique d’hostilité menée contre les personnes exilées. Juliette Delaplace, figure associative et numéro deux de la liste, détaille comment une municipalité peut résister à la militarisation de la frontière.

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Municipales : des listes citoyennes pour redonner confiance en la politique À Poitiers, la démocratie participative à l’épreuve des municipales « La commune est l’endroit par excellence de l’exercice du pouvoir démocratique »La liste « Calais à gauche toute », menée par Jean-Philippe Lannoy, conseiller municipal La France Insoumise, rassemblant insoumis, écolos et le collectif Transformons la ville, se présente face à Natacha Bouchart, maire divers droite, passée par Les Républicains, au pouvoir depuis 18 ans.
Une autre liste de gauche se présente à Calais. Intitulée « Agissons pour Calais », elle rassemble le Parti socialiste, le Parti communiste et Génération·s. Elle est menée par Marion Lavigne.
Leurs propositions visent à faire de Calais une cité accueillante, à rebours des politiques de l’État et de la mairie actuelle ayant conduit à la militarisation cette ville-frontière. Juliette Delaplace, figure du milieu associatif calaisien et deuxième de la liste, détaille ici les résistances possibles au niveau municipal face aux « idées racistes, xénophobes, antisociales, anti-écolo ».
Après 5 ans en tant que responsable de la mission du Secours catholique auprès des personnes exilées, pourquoi avoir choisi de vous présenter aux municipales ?
Juliette Delaplace : Dans cette expérience de lutte aux côtés des personnes en exil, on se rend compte au quotidien, non seulement que la mairie ne fait rien, mais pire, qu’elle a un pouvoir de nuisance et participe de l’hostilité à la frontière. Par exemple, la mairie refuse de collecter les déchets sur les lieux de vie, ce qui génère de l’hostilité entre les habitants de Calais et les personnes exilées, et verbalise les associations qui le font. Elle expulse tous les terrains occupés qui appartiennent à la ville, pose des grillages ou des rochers pour empêcher les gens de s’installer, n’organise pas un accès suffisant à l’eau et va jusqu’à confisquer les cuves d’eau posées par l’association Calais Food Collective.
La mairie et la préfecture, qui ont l’obligation suite à une décision du Conseil d’État d’organiser le lavage du linge des personnes exilées, ne mettent rien en place. Bien au contraire, elles ont même fermé conjointement la laverie associative qu’une association avait ouverte. Autant d’exemples très concrets de la politique d’hostilité de la mairie envers les personnes exilées. Des mesures d’abord envisagées par le RN sont ensuite « examinées » par la mairie, qui veut exclure les personnes exilées de l’accès gratuit au bus.
De façon concrète, cette mesure s’apparente à de l’apartheid. Une des idées très fortes de notre collectif c’est de dire que quand on nuit aux personnes exilées, on nuit aussi aux habitants de la ville, surtout les précaires. La véritable opposition ici, c’est les puissants contre les précaires et non pas les Calaisiens contre les exilés. Ça fait 18 ans que Natacha Bouchart est au pouvoir, mais sa politique conservatrice n’est pas une fatalité.
En pratique, si vous êtes élu.es, vous enlèverez les barbelés ?
Le minimum, c’est d’arrêter de nuire : on arrête les rochers, les grillages, les coupes d’arbres, la criminalisation de la solidarité, etc. Ensuite, et ça paraît une évidence mais ce n’est pas le cas à Calais, on donne le même accès à tous concernant la collecte des déchets, l’accès à l’eau, on propose une carte municipale qui permettrait à tous d’accéder au CCAS (centre communal d’action sociale), à la médiathèque, etc…
On souhaite ensuite aller plus loin : réquisitionner les logements vacants qui représentent 11 % des logements à Calais, soit plus que la moyenne nationale. Il faut se dire que Calais a 200 millions d’euros de budget annuel et que la ville finance zéro place d’hébergement d’urgence… La maire de Calais a montré qu’elle savait taper du poing sur la table pour être entendue au niveau national. Nous, on utilisera cette énergie pour se faire entendre sur des enjeux nationaux en inversant totalement la vapeur.
C’est le candidat du Rassemblement national, Marc de Fleurian, qui a remporté les dernières élections législatives. Il se présente aujourd’hui à la mairie. Cela vous inquiète-t-il ?
C’est vrai que la situation du territoire est compliquée. Sur le département, on a 10 députés RN et les élections municipales à venir sont très inquiétantes. On sait la violence que représentent les politiques de Natacha Bouchart contre les personnes exilées et les solidaires. Mais si le RN passe, ça peut être encore pire. Malgré tout, il faut avoir en tête qu’à Calais, il y a beaucoup de solidarité. Et que Natacha Bouchart a été élue avec seulement 9 000 votes en 2020 alors que plus de 62 % des inscrits n’étaient pas allés voter. Elle représente peu de gens, on pense qu’on sera soutenus.
Est-ce que vous déplorez le fait de ne pas avoir pu faire une liste commune à gauche face à Natacha Bouchart et au RN ?
La scission entre le PS/PC et les écolos et insoumis a été souhaitée par ces premiers pour des raisons personnelles et programmatiques. Quand la mairie de Calais a voulu que le sauvetage en mer soit inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, Louise Druelle, élue d’opposition à la mairie de Calais et camarade qu’on soutient, a voulu dénoncer la supercherie. C’était du même acabit que lorsque la mairie a écrit « solidarité » sur un rond-point face à l’hôtel de ville, une distorsion cynique de la réalité.
À ce moment-là, le PS et le PC se sont opposés à Louise. Ce sont des gestes politiquement problématiques sur le fond. Sur la question palestinienne aussi, ils ont été extrêmement prudents. De notre côté, on veut jumeler Calais avec une ville palestinienne et porter une parole internationaliste à l’échelle municipale. Je ne sais pas si on aurait eu cette liberté de ton dans un programme élaboré avec le PS et le PC.
En quoi une mairie de gauche pourrait résister à la militarisation de la frontière organisée par l’État ?
À la frontière, la doctrine des forces de l’ordre est mortifère et la mairie de Calais va dans ce sens-là : exclusion et expulsion des personnes quand elles sont sur le territoire, fermeture et militarisation de la frontière qui conduisent à toujours plus de décès. En 2024, 89 personnes sont mortes à la frontière. On veut faire le contraire en proposant une politique d’accueil. Des études financées par les associations ont montré que 50 % des personnes exilées à Calais n’avaient pas pour objectif le Royaume-Uni à leur arrivée en Europe. Ce choix est apparu par défaut après avoir été mal accueilli dans les pays européens.
Au niveau de la ville, ça veut dire que la politique envers les personnes exilées ne doit pas être axée seulement sur la réduction des risques pour les personnes voulant tenter la traversée. Il faut aussi une véritable politique d’accueil. Depuis 2016, les gens n’ont plus la possibilité de demander l’asile à Calais. On plaide pour la réouverture d’un guichet dans la ville afin que les gens puissent demander l’asile et que leurs droits fondamentaux soient respectés.
La mairie pourrait appuyer les initiatives solidaires qui existent déjà, et qui sont permises par un réseau très soudé d’associations et d’habitants. Pour les personnes qui souhaiteraient s’installer à Calais, il y a un enjeu d’accès aux droits et d’informations sur les procédures. Par exemple au CCAS, actuellement, personne ne parle arabe. Ils ont été condamnés par le tribunal administratif car ils refusaient de domicilier les personnes étrangères, ce qui est illégal. De notre côté, on estime que les droits fondamentaux ne peuvent pas dépendre de la situation administrative.
En cas de défaite, comment envisagez-vous votre rôle dans l’opposition de la future mairie ?
C’est aussi ça qui nous a poussé, au sein du Collectif Transformons la ville, à nous présenter. On peut avoir accès aux documents de la mairie de Calais, savoir quelles sont, par exemple, les consignes données au CCAS concernant l’aide aux personnes étrangères ou l’attribution des logements sociaux aux ménages les plus précaires et tenter d’influer sur celles-ci. Ça permet également d’avoir une plateforme pour être entendus. Ce qui se passe à Calais est un paroxysme du racisme d’État.
Calais est une des villes les plus pauvres de France, avec un tiers de la population en situation de pauvreté et le taux de chômage est de plus de 11 %, bien supérieur à la moyenne nationale. À Calais, l’eau est polluée et est impropre à la consommation des nourrissons. On est à côté de la centrale nucléaire. Cette ville est extrêmement importante car s’y jouent les plus grands enjeux de notre époque. Calais, c’est une ligne de front contre les idées racistes, xénophobes, antisociales, anti-écolo. Le conseil municipal doit aussi être un des lieux de ce combat. C’est un outil de lutte parmi d’autres, dont on ne peut pas se priver.
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