Démocratie : pour un pouvoir de vivre

Longtemps figé dans un concept, la démocratie est à la fois mise en danger par les pulsions autoritaires, mais aussi réclamée par les mouvements sociaux et les luttes émancipatrices. Un idéal qu’il est possible de faire vivre concrètement.

Fabienne Brugère  • 11 mars 2026
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Démocratie : pour un pouvoir de vivre
À Paris, le 2 octobre 2025.
© Maxime Sirvins

Le mot « démocratie » est devenu une sorte de formule attrape-tout ; il sert à réclamer l’instauration d’un État de droit, revendiquer la dignité des personnes, la probité des gouvernants, la transparence de l’action publique, la suppression des privilèges exorbitants d’une poignée de possédants*. Et tout ceci se fait au nom de la souveraineté du peuple. Mais qu’est-ce que le peuple ? Comment peut-on constituer une multitude d’individus en unité d’autant que notre pacte social s’étend de plus en plus à une planète à protéger ?

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Voir Le Principe démocratie, Albert Ogien et Sandra Laugier, La Découverte, 2014, p. 11.

On peut aller plus loin, jusqu’aux profondeurs du mot de démocratie. Histoire grecque du terme. Une cité, Athènes, pratique la démocratie sur la place publique. Les citoyens délibèrent sans les femmes et les esclaves ; le tirage au sort fait partie des pratiques de démocratie directe. Toutefois, Platon n’est pas convaincu : la politique a besoin d’un pasteur averti pour gouverner les esprits dans la cité. Rideau sur la démocratie. Jacques Rancière écrit que la démocratie fait l’objet d’une haine depuis longtemps. Elle est désordre. Le gouvernement réclame et impose l’ordre. Peut-on en rester là ?

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Pour Claude Lefort, la démocratie se caractérise par un « lieu vide du pouvoir » : personne ne peut incarner de manière permanente le pouvoir contrairement à des monarchies ou des régimes totalitaires où un corps incarne le pouvoir (le roi, le chef). Les gouvernants passent, sont remplacés par d’autres qui peuvent promouvoir des programmes politiques radicalement différents.

Le lieu vide du pouvoir fait de la démocratie un régime politique plastique, volatile presque, où ne compterait pas que le pouvoir. La démocratie défie les pouvoirs constitués, les concentrations de pouvoir ou encore la légitimité du pouvoir. Elle pourrait être un idéal de distribution du pouvoir. Elle pourrait tenir dans une vision du monde structurée par l’égalité des positions.

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Mais qui croit encore aujourd’hui à la définition de Lefort au moment même où lesdites « démocraties » ne respectent ni ce vide ni ce qui le crée – la volonté du peuple ? On diagnostique plutôt une dé-démocratisation, un devenir oligarchique des démocraties occidentales qui coïncide avec un retour du virilisme, une mise à mort des vivants et des sols, une financiarisation sans fin du monde. Capitalisme patriarcal pour Silvia Federici, expulsions pour Saskia Sassen, brutalisme pour Achille Mbembe.

Il faut sortir du mot, de l’idéal, de la vision même pour enquêter. Des pratiques réclament la démocratie. Parfois même, dans des politiques publiques, on essaie de faire démocratie, plutôt à l’échelle locale que nationale. Cherchons partout des scènes de la démocratie pour les rassembler. Comment en trouver ? Selon Jacques Rancière, la scène, c’est un morceau de découpe de la réalité qui met en œuvre des formes de vie et de pensée non hiérarchiques, habitées par l’égalité. Repérons des scènes, diffusons-les, aidons à les fabriquer au nom de « la méthode de l’égalité ».

Redémocratisons-nous à la vitesse de la lumière !

Une scène. Des travailleuses d’hôtels de luxe à Paris, souvent issues de l’immigration – femmes de chambre dit-on –, font grève, prennent la parole pour dire qu’elles demandent leur part dans un monde où on ne les fait pas exister alors que l’argent coule à flots. Elles réclament un pouvoir de vivre. Méthode de l’égalité. Il y a, il y aura d’autres scènes démocratiques de celles et de ceux qui rappellent qu’une société démocratique est comme un organisme, où tout organe a besoin de bien fonctionner pour faire tenir la vie collective et ses valeurs. Redémocratisons-nous à la vitesse de la lumière !

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