Iran : quand Trump prend peur
Le président états-unien en vient à menacer de représailles les pays qui ne voleraient pas à son secours dans sa guerre iranienne.
dans l’hebdo N° 1906 Acheter ce numéro

© Brendan SMIALOWSKI / AFP
Le désordre de son esprit arrive encore à nous étonner. Voilà qu’au cours d’une même journée Donald Trump peut claironner qu’il a écrasé les défenses iraniennes et appeler à la rescousse la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, la Corée du Sud et, last but not least, la Chine ! Triomphalisme et panique dans le même discours. Cherchez la contradiction ! Le problème du président américain est qu’il n’avait pas prévu le coup d’après. L’élimination d’Ali Khamenei devait suffire à son bonheur. Il n’avait ni pris la dimension historique et culturelle de l’Iran, ni regardé une carte de la région. Sans doute envisageait-il une guerre symétrique dans laquelle l’Iran n’aurait pas fait le poids face à la puissance de feu conjointe des États-Unis et d’Israël.
Les émirats risquent de tenir Washington pour responsable de les avoir entraînés dans un conflit qui n’est pas le leur.
Mais les mollahs ne sont pas assez sots. Ils livrent une guérilla régionale qui tend à se mondialiser. Voilà que les pays du Golfe, auxquels Trump a imposé les accords d’Abraham de soumission à Israël, sont attaqués dans leur capacité de production pétrolière. Certes, de cela, tôt ou tard, ils se remettront. En revanche, c’en est fini pour longtemps de leur image d’Eldorado touristique et financier pour les super-riches. Une réputation qui reposait sur la garantie de sécurité que leur offraient les États-Unis. Les émirats risquent de tenir Washington pour responsable de les avoir entraînés dans un conflit qui n’est pas le leur et dont ils ne voulaient pas. Même le pacte historique pétrole contre sécurité que Roosevelt a scellé avec les Saoud en 1945 est sérieusement fragilisé.
Et puis il y a les dégâts encore incalculables pour l’économie mondiale. Le goulet du détroit d’Ormuz par lequel passent vingt pour cent du trafic pétrolier offre une arme redoutable au régime des mollahs. Quelque 350 pétroliers sont actuellement prisonniers dans cette impasse maritime. Avec un baril à plus de cent dollars, le consommateur américain en particulier commence sérieusement à grogner. Dans un podcast très suivi par l’électorat Maga (Make America Great Again), David Sacks, l’un des très proches conseillers de Trump, estime que « c’est le bon moment pour déclarer victoire et se retirer ». « C’est l’option des marchés », dit-il. Mais Trump est sourd à ce genre de conseils parce qu’il sait que ce serait une drôle de victoire, et il prend peur.
L’autre erreur tragique du président états-unien réside dans l’idée aussi folle que criminelle que le peuple iranien allait se soulever.
Il appelle donc à la rescousse, sous peine de représailles, Européens et Asiatiques qu’il n’a surtout pas consultés avant de se lancer dans l’aventure. Or, les experts militaires soulignent la complexité et la dangerosité d’une opération de réouverture du détroit, sans compter les conséquences à long terme pour les pays qui mettraient le doigt dans cet engrenage. Il faut espérer que les Européens tiendront bon. On en n’est pas trop sûr. Trump fait particulièrement pression sur « Emmanuel », qu’il sent faible. L’autre erreur tragique du président états-unien réside dans l’idée aussi folle que criminelle que le peuple iranien allait se soulever. Deux mois après le bain de sang du mois de janvier, c’était encore une fois envoyer à la mort ce peuple héroïque aux prises avec une dictature effroyable.
Les erreurs de Trump ne sont pas seulement imputables à son amateurisme et à un entourage fanatisé, à l’image de l’inquiétant secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, elles résultent de l’influence qu’exerce l’extrême droite israélienne sur le président américain. De plus en plus de voix s’élèvent dans le camp Maga pour dénoncer l’emprise de Netanyahou sur Trump. Cette guerre serait plutôt dictée par l’idéologie « Make Israël great again » que le premier ministre israélien met à l’œuvre méthodiquement à l’ombre des bombes de Téhéran : anéantissement du Sud-Liban et régime de terreur sur la Cisjordanie, où les colons et l’armée tuent impunément, comme en témoigne l’assassinat de toute une famille près de Naplouse, le 14 mars.
Tant que cet Israël-là (…) jouira d’une totale impunité, le Moyen-Orient ne connaîtra pas de répit.
Là aussi, les Européens, si faibles, si hypocrites, pourraient élever la voix. Les sanctions, dont la rupture de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne, un temps timidement évoquées pendant le massacre de Gaza, devraient être toujours d’actualité. Tant que cet Israël-là, fascisant, à la poursuite de son rêve messianique, jouira d’une totale impunité, le Moyen-Orient ne connaîtra pas de répit. Pire : tant que « l’axe de la résistance » autoproclamé aura les traits détestables de l’Iran des mollahs et du Hezbollah libanais, le désordre moral sera à son comble. Face à cette guerre des théocraties, la France et quelques pays européens devraient faire entendre une voix forte et indépendante.
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