En Cisjordanie, l’accaparement des terres palestiniennes

Alors que tous les yeux sont rivés sur Gaza, Israël a mis un coup d’accélérateur à son projet colonial. En 14 mois, les implantations se sont multipliées, des colonies ont été légalisées et la violence des colons reste impunie.

Alice Froussard  • 11 décembre 2024 abonné·es
En Cisjordanie, l’accaparement des terres palestiniennes
Une intervention de l’armée israélienne dans le village de Qasra, le 29 octobre 2024.
© Issam Rimawi / ANADOLU via AFP

Dans la petite épicerie du village d’al-Tuwani, aux côtés de sa femme, Zakarya Adra soulève lentement son tee-shirt et montre les multiples cicatrices sur son abdomen. Certaines sont encore pansées, les fils apparaissent sur d’autres, et ce Palestinien de 30 ans grimace de douleur à chaque fois qu’il doit s’asseoir. « Honnêtement, c’est même inespéré que je sois encore en vie », indique-t-il, le regard vide.

À chaque fois, c’est la même stratégie. Ils font ce qu’ils veulent en toute impunité.

Shoog

Le 13 octobre 2023, alors qu’il est en train de prier à la mosquée du village, il entend des cris, sort et se retrouve nez à nez avec un colon israélien armé d’un fusil d’assaut qui lui tire dessus. Zakarya s’effondre et ne se souvient plus de rien. Trou noir. « Je suis resté quatre-vingt-deux jours à l’hôpital et j’ai dû subir 14 opérations. À cette époque, j’ai aussi perdu 30 kg parce que je ne pouvais rien manger », précise le jeune père de famille. Certaines parties de son pancréas ont dû être retirées, ses intestins ne fonctionnent plus. Et le colon israélien qui a tiré n’a pas été jugé.

« Pire, c’est mon mari qui a été accusé d’avoir lancé des pierres, alors que des vidéos prouvent que c’est faux. À chaque fois, c’est la même stratégie. Ils font ce qu’ils veulent en toute impunité », explose Shoog, la femme de Zakarya, qui tient désormais le commerce familial à la place de son mari. Elle raconte que celui-ci ne voulait voir personne après son hospitalisation.

« Il avait perdu son sourire malicieux, sa force. Je lui disais qu’il fallait qu’il sorte, qu’il parle, qu’il se batte – pour son état physique mais aussi mental – que ce n’était pas de sa faute. Mais il n’y arrivait pas. » Elle non plus, mère de 4 enfants, n’arrive pas à effacer ce fameux jour de sa mémoire à chaque fois qu’elle se déplace, dans le village ou hors du village. « Je n’ai pas vu mes parents depuis des mois alors qu’ils habitent à Hébron, la plus grande ville à proximité. J’ai trop peur. »

Les gens ne sortent plus vraiment manifester. Personne n’a envie de prendre le risque de se faire tirer dessus.

B. Adra

Pour le village, cette fusillade marque un moment de bascule. Avant, jusqu’en octobre 2023, chaque vendredi était synonyme de manifestations populaires. Des Israéliens venaient jusque dans ces collines aux airs de paysage lunaire pour afficher leur soutien aux habitants du village. Des Palestiniens de toute la Cisjordanie faisaient le déplacement.

« Maintenant, les gens ne sortent plus vraiment manifester, souffle Basel Adra, son cousin, un jeune documentariste et militant d’Al-Tuwani, qui continue d’accueillir des activistes étrangers. Personne n’a envie de prendre le risque de se faire tirer dessus. Les colons traversent désormais le village avec leur Jeep comme si c’était le leur. C’est du jamais vu. » Un peu comme si les colons des alentours avaient progressivement réussi à faire loi.

L’apartheid comme plan de travail

Il faut dire que depuis fin 2022, avec l’arrivée au pouvoir de la droite messianique et radicale, l’agenda des colons s’est progressivement imposé au

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