Fascisme : Le Figaro contre les historiens

Le quotidien des Dassault s’en prend aux spécialistes Johann Chapoutot, Nicolas Offenstadt et Gérard Noiriel, accusés d’être « militants » et de fantasmer un fascisme contemporain. Si tout ça ne vous rappelle rien, c’est que vous n’avez pas bien écouté en cours d’histoire.

Pauline Bock  • 23 mars 2026
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Fascisme : Le Figaro contre les historiens
© Capture écran du site du Figaro

« Ces historiens militants qui instrumentalisent leur discipline pour combattre un fascisme imaginaire. » C’est le titre d’une chronique publiée le 19 mars par Le Figaro et signée Paul-François Paoli, journaliste au quotidien de droite. 

Les « historiens militants » en question ? Johann Chapoutot, Nicolas Offenstadt et Gérard Noiriel. Le journaliste du Figaro les attaque car, voyez-vous, ils « imposent une grille de lecture dans le débat public : le présent serait un recommencement des années 1930 ». Or, aux yeux du Figaro, étudier l’histoire du nazisme (Chapoutot), des conflits mondiaux (Offenstadt) ou des luttes sociales (Noiriel) est une « lecture militante » qui « fascise l’adversaire » et « trahit l’exigence de nuance qui devrait être celle des historiens ».

L’exigence de nuance des historiens ne s’applique apparemment pas au journaliste du Figaro.

L’exigence de nuance des historiens ne s’applique apparemment pas au journaliste du Figaro, qui résume à gros traits la position de trois historiens aux thèses, sujets d’études et opinions diverses, comme s’il s’agissait d’un seul homme : « Ils voient le monde en noir et blanc ou plutôt en brun et rouge. » Il poursuit : « La “bête immonde” ne demande qu’à se réveiller, avec, d’un côté, les “résistants antifascistes”, de l’autre les “fascistes” ou apparentés et, entre les deux, les indécis plus ou moins complaisants avec le monstre qui frappe à la porte. Jordan Bardella, Bruno Retailleau ou Marine Le Pen forment le peloton de tête de leur démonologie. » 

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Il s’agit donc, pour le journaliste du Figaro, de défendre l’idée selon laquelle ces historiens – qui travaillent « au cœur de l’université française et du CNRS, où cette idéologie binaire au simplisme extravagant, vieille resucée de l’antifascisme des années 1930, se diffuse depuis longtemps » – sont au mieux incompétents, au pire stupides : « Étrange spectacle que ces universitaires choyés par les institutions, les éditeurs et les médias qui partent en guerre contre un ennemi largement fantasmé et bien sûr omniprésent : le fascisme ! »

« Fascisme imaginaire »

Arrêt sur images avait accueilli Gérard Noiriel dans l’émission hebdomadaire, lors de la publication de son ouvrage comparant Éric Zemmour à Édouard Drumont, polémiste antisémite du XIXe siècle. Johann Chapoutot est quant à lui venu en 2025 dans Je vous ai laissé parler !, pour discuter avec Daniel Schneidermann des similitudes qu’il observe entre la société actuelle et celle des années 1930. On vous laisse les (re)voir pour vous faire votre propre idée.

Paoli tire le portrait de chacun de ces « historiens militants », mais martèle une même idée tout au long de son texte : le fascisme est « imaginaire », Chapoutot « voit des nazis partout » et Offenstadt a une « obsession antifasciste », l’historien Laurent Joly « nazifie Éric Zemmour », bref, ils sont tous fous, le fascisme c’est autre chose, c’est le passé, ça n’est pas comparable.

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Le journaliste invoque « le grand historien italien Emilio Gentile » et le cite : « Utiliser le terme fasciste dans un sens générique, comme cela est souvent le cas en l’appliquant au monde politique de ces dernières décennies, de Truman à Trump en passant par Nixon, Reagan ou de Gaulle, Le Pen, Poutine, Berlusconi ou Salvini n’est qu’une mauvaise façon d’entraver la connaissance de la réalité dans laquelle nous vivons. La connaissance progresse par la distinction et non par la confusion. »

Problème : Paul-François Paoli ne semble pas lire son propre journal. C’est en effet Le Figaro, et en la personne assez peu « antifa » de Paul Sugy, qui a confirmé et repris les informations de Mediapart concernant les tweets néonazis de Quentin Deranque. Et celui-ci ne faisait pas dans la demi-mesure sur Internet : « Je soutiens Adolf », écrivait-il sur X. Ou plus limpide encore : « On veut le fascisme. » Argh.

Le Figaro, et en particulier sa rubrique Vox, nous ont habitués à des tribunes d’extrême droite.

Est-ce Deranque et ses petits copains néonazis qui font dans la « confusion » en soutenant le RN ou Éric Zemmour et en appelant le fascisme de leur vœux ? Ou serait-ce – hypothèse – les spécialistes de l’histoire du nazisme et du fascisme qui, quelque part, auraient raison sur les similitudes qu’ils pointent entre notre moment politique et celui des années 1930 ? D’autant plus que Paoli lui-même souligne une ressemblance : « Ce discours [des historiens] s’accentue à mesure que 2027 se rapproche », écrit-il, et qu’un parti qu’il ne cite pas est « aux portes du pouvoir ». Élémentaire, mon cher Watson… ?

Contamination

Le Figaro, et en particulier sa rubrique Vox, nous ont habitués à des tribunes d’extrême droite, et ce depuis sa création en 2014, en pleine Manif pour tous, dont les pages se faisaient alors l’écho. Marine Le Pen y publie des tribunes de temps à autre ; Éric Zemmour, ancien de la maison, y conserve une place régulière. C’est « le Vox » qui a, petit à petit, contaminé l’esprit du reste du journal, comme je vous le racontais dans une enquête sur l’extrême droitisation du Figaro en 2024. 

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Nous voici face à sa forme achevée : un pamphlet saluant l’avancée du RN vers le pouvoir, qui s’attaque vicieusement – et nommément – à ceux qui nomment son idéologie d’extrême droite. Historiens et journalistes qui travaillent sur le fascisme, passé et actuel, sont les premiers pointés du doigt. Si ça ne vous rappelle rien, c’est que vous n’avez pas bien écouté en cours d’histoire. Mais ça n’est ni la faute de votre prof de l’époque, ni de ceux qui consacrent leur carrière à l’étude du passé pour éclairer notre présent.

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