Loana Petrucciani, 25 ans d’humiliation en direct
Depuis avril 2001, les médias ont refusé à Loana le droit d’être autre chose que la « go go dancer » de 23 ans qu’ils avaient adoré filmer et exploiter sous toutes les coutures. Et lorsqu’elle a cessé d’être cette femme-objet, on l’a rabaissée jusque dans sa mort.
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Loana Petrucciani : l’exploitation des femmes pauvres par la téléréalité est un spectacle mortel « Il fallait que Loana meure pour qu’on en parle vraiment » Loana Petrucciani : autopsie d’un féminicide médiatique« Loana a 23 ans. Depuis cinq ans, elle est go go dancer. » C’est sur ce commentaire en voix off, accompagné d’un zoom-dézoom sur la poitrine de la jeune femme qui danse, que la France découvre Loana Petrucciani, plus connue sous son seul prénom, le 26 avril 2001, dans le premier épisode de « Loft Story ». La deuxième image est un plan de coupe sur ses fesses. Avant même de voir son visage, le programme présente à la France entière le corps de la jeune femme. Loana, pour M6 qui diffuse l’émission, c’est des seins et des fesses avant tout.
Dans ce portrait qui dure quelques minutes, Loana raconte avoir dû travailler très tôt, à cause de l’hospitalisation de sa mère, qui l’a laissée « avec tout à gérer : le loyer, les factures », à 17 ans. « Je véhicule une certaine image, grande, blonde, sexy, et paillettes et strings, puisque je travaille en boîte de nuit, résume-t-elle. Mais en réalité, je suis très introvertie. Je suis timide, réservée, pudique. »
On découvre une jeune femme attachante, qui regrette de ne pas avoir pu faire des études, adore son chien, est « fidèle en amitié et idéaliste en amour », selon la voix off. Une fille sympa, un peu naïve comme on peut l’être à 23 ans, pleine d’espoir malgré un parcours déjà cabossé. Les producteurs de « Loft Story », racontait le journaliste Paul Sanfourche dans notre émission dédiée à la série inspirée de l’émission, « ont tout de suite compris le potentiel de femme-objet de Loana » et étaient dès les débuts « extrêmement avides d’exploiter son image télévisuelle ».
Les producteurs ont tout de suite compris le potentiel de femme-objet de Loana.
P. Sanfourche
Et son image n’a pas cessé d’être exploitée depuis. En février 2024, elle était invitée par Cyril Hanouna sur le plateau de « Touche pas à mon poste », et témoignait de l’agression sexuelle qu’elle a subie. L’ancienne star du « Loft », multitraumatisée, y balbutiait sous les moqueries des chroniqueurs et les rires du public. « Viol, agressions, addictions : Loana se livre en exclusivité ! » scandait le bandeau de « TPMP » tandis que Loana se noyait, en direct, dans ses propres mots. L’Arcom avait ensuite mis C8 en demeure pour atteinte à la dignité humaine.
Loana Petrucciani a été retrouvée morte à 48 ans, le 25 mars 2026, seule chez elle, à Nice. Ce sont ses voisins qui ont appelé la police. Ses proches ne l’avaient pas vue depuis des jours, voire des semaines, et ne s’en étaient apparemment que peu inquiétés. Son chien a été retrouvé mort auprès d’elle. C’est dans l’isolement, les addictions et une solitude extrême que cette femme, lessivée par deux décennies de violences médiatiques, s’est éteinte.
La faute à qui ?
Le même jour, Hanouna et sa clique de charognards apprenaient la nouvelle en direct dans « Tout beau tout neuf ». « On apprend en direct un drame », annonçait Hanouna. « Drame épouvantable, Cyril », renchérissait Gilles Verdez. « Beaucoup d’émotions, évidemment, quand on la recevait… On est très secoués, c’est absolument tragique. »
Une vie broyée par l’humiliation patriarcale en direct.
Hanouna raconte une « anecdote » : « Elle m’avait appelé en me disant : “Je veux bien venir sur le plateau, mais j’ai perdu toutes mes dents.” » Il explique avoir fait intervenir « un pote dentiste en urgence », ce pour quoi elle l’a « beaucoup remercié » ensuite. Quel hommage touchant… Le chroniqueur Jordan De Luxe ajoute que « Loana était malheureusement beaucoup dans le passé, elle ne parlait que du passé ».
La faute à qui ? Depuis le 16 avril 2001, les médias ont refusé à Loana le droit d’être autre chose que la « go-go-dancer » de 23 ans qu’ils avaient adoré filmer et exploiter sous toutes les coutures. Et lorsqu’elle a cessé d’être cette femme-objet, on l’a rabaissée jusque dans sa mort : cette semaine,Charlie Hebdo a publié une caricature dégoulinante de sexisme, de classisme, de grossophobie et de toxicophobie. M6, la chaîne qui l’a rendue célèbre, a diffusé dans son JT les images de son corps transporté sur une civière.
En 48 ans, Loana aura vécu vingt-trois ans d’anonymat et de galères – son enfance a été marquée par la violence et l’inceste –, deux mois de célébrité soudaine dans le « Loft », et vingt-cinq ans à en payer le prix. Une vie broyée par l’humiliation patriarcale en direct.
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