Le retour de la chute des dominos

La crise financière se forme dans les déséquilibres accumulés de l’économie réelle, puis se propage. Quand la guerre vient s’ajouter à cet engrenage, ce n’est plus seulement un krach qui se prépare, mais une crise systémique, sociale et politique.

Jérôme Gleizes  • 6 avril 2026
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Le retour de la chute des dominos
© Tom Wilson / Unsplash

Le 1er mai 2008, avec Aminata Diagne, j’écrivais dans le journal sénégalais Sud quotidien, bien avant la faillite de Lehman Brothers, « De la crise des subprimes à la crise globale ». Aujourd’hui, tous les ingrédients d’une crise majeure – peut-être plus puissante encore que celle des subprimes – sont réunis. Les dettes des uns sont les créances des autres : quand les premiers deviennent insolvables, les seconds s’endettent à leur tour, et la contagion s’enclenche. Un domino tombe, puis un autre, puis un autre. Avec Yann Moulier-Boutang, nous avions aussi proposé une lecture écologiste de cette dynamique, en la décrivant comme la première crise socio-écologique du capitalisme.

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Mais la crise ne naît pas d’abord dans la finance ; elle prend racine dans l’économie réelle, que la finance ne fait qu’amplifier. Il faut donc se garder de tout fétichisme de la monnaie : elle ne fait que masquer les rapports sociaux de production et de consommation à l’œuvre dans le capitalisme. Comme en 2008, la hausse des prix des matières premières et la remontée des taux d’intérêt fragilisent des États, des entreprises et des ménages déjà lourdement endettés. Dans cette économie mondialisée, en 2007, la faillite d’un ménage américain du Middle West a pu déclencher une chaîne de défaillances en cascade. Le battement d’ailes a peut-être déjà eu lieu et l’ouragan approche.

Le rôle du mulet

L’élection de Donald Trump – ce docteur Folamour en chair et en voix – joue le rôle du « mulet » de la saga Fondation d’Asimov : un facteur de déstabilisation qui accélère tous les mécanismes de crise. En déclenchant une guerre contre l’Iran, les États-Unis engagent un conflit d’une intensité technologique inédite, qui mobilise une quantité colossale de matières premières, notamment des métaux rares, et détourne ces ressources de leurs usages civils. Or la consommation mondiale d’énergie primaire atteignait 172 821 TWh en 2022, avec 81 % encore assurés par les énergies fossiles.

Si le détroit d’Ormuz était bloqué, ce serait un choc majeur sur un passage par lequel transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers, et une part importante du GNL mondial. Le coût militaire de cette guerre, entre 900 millions et 1 milliard de dollars par jour, alourdirait encore une dette publique américaine déjà supérieure à 38 000 milliards de dollars. Et l’on peut alors poser la vraie question : qui voudra continuer à acheter des titres de dette américaine libellés en dollars si, dans le même temps, une part croissante du pétrole iranien est négociée en yuans ?

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C’est bien cette dynamique que Frédéric Lordon met au jour ce mois-ci dans Le Monde diplomatique. La crise financière se forme dans les déséquilibres accumulés de l’économie réelle, puis se propage par le crédit, la dette et l’interdépendance généralisée des bilans. Dès lors, la finance n’est pas un monde séparé, mais le relais par lequel les fragilités du capitalisme se convertissent en crise ouverte. Et quand la guerre vient s’ajouter à cet engrenage, en aggravant les dettes publiques, les tensions sur les matières premières et la dépendance aux marchés, ce n’est plus seulement un krach qui se prépare, mais une crise systémique, sociale et politique.

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