La gauche sur le divan : trois défaites, une impasse
À un an de la présidentielle, la gauche donne le spectacle paradoxal d’un camp qui analyse ses défaites en ordre dispersé. Insoumis, écologistes, socialistes : chacun raconte son échec, pointe les fautes des autres, et défend sa ligne sans jamais vraiment trancher la question centrale : comment gagner ensemble ?

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« Le PS doit retrouver une colonne vertébrale pour peser à gauche » « On a été pris au piège de tirs croisés entre Place publique, le PS et LFI » « On passe plus de temps à taper sur le PS que sur la droite et l’extrême droite »Il y a quelque chose d’un peu cruel, et sans doute nécessaire, à tendre le micro à celles et ceux qui viennent de perdre. Cruel, parce que la politique est déjà un théâtre d’humiliations publiques. Nécessaire, parce que c’est souvent dans la défaite que la parole se libère, que les langues se délient, que les stratégies se dévoilent sans fard.
En réunissant sur Politis, le même jour, trois entretiens – le candidat malheureux à la mairie de Bègles, désormais député apparenté insoumis Loïc Prud’homme, une ancienne maire écologiste de Poitiers Léonore Moncond’huy et une ex-maire socialiste de Vaulx-en-Velin Hélène Geoffroy – nous avons voulu installer la gauche sur le divan.
Non pas pour l’achever, mais pour tenter de comprendre ce qui, à un an de la présidentielle, ressemble de plus en plus à une mécanique de l’échec. Car ce qui frappe d’abord, dans ces récits croisés, c’est leur troublante convergence. Tous parlent de divisions, mais chacun accuse l’autre. Tous évoquent une stratégie défaillante, mais jamais la leur. Tous regrettent une perte de lien avec les électeurs, mais sans jamais vraiment s’accorder sur les raisons profondes de cette rupture.
Ce que révèlent ces entretiens, c’est une forme de symétrie dans l’échec.
Une forme de déni collectif
Comme si la gauche, dans son ensemble, était enfermée dans une forme de déni collectif, préférant l’explication par la trahison à celle par l’erreur. Loïc Prud’homme met des mots sur un malaise désormais bien installé : la stratégie du « quatrième bloc », censée mobiliser les abstentionnistes, aurait eu pour effet de désagréger un électorat de gauche plus traditionnel.
En creux, il pose une question simple et redoutable : peut-on conquérir sans conserver ? À force de vouloir élargir, la gauche radicale aurait-elle cessé de parler à ceux qui formaient son socle ? Et surtout, en transformant le Parti socialiste en adversaire prioritaire, n’a-t-elle pas contribué à rendre irréconciliables des électorats autrefois compatibles ?
Face à lui, Léonore Moncond’huy, décrit une autre facette du problème : celle d’une gauche devenue illisible, prise en étau entre des stratégies nationales contradictoires et des alliances locales explosives. Son diagnostic est implacable : même lorsque les forces de gauche sont majoritaires en voix, elles peuvent perdre, faute de cohérence, de lisibilité, et parfois simplement de discipline. L’union, martelée comme un mantra depuis 2022, ne suffit plus lorsqu’elle se réduit à un assemblage fragile de défiances réciproques.
Quant à Hélène Geoffroy, elle pousse la logique jusqu’à la rupture : pour elle, la solution passerait désormais par une recomposition sans les insoumis. Une gauche « républicaine » recentrée, qui ferait le pari de la respectabilité contre celui de la conflictualité.
Au fond, sur ce divan improvisé, chacun parle, mais personne n’écoute vraiment.
C’est là que le divan devient intéressant. Car ce que révèlent ces entretiens, au-delà des règlements de comptes, c’est une forme de symétrie dans l’échec. Hier, on reprochait aux socialistes de vouloir rassembler sans la gauche radicale. Et donc de perdre. Aujourd’hui, les insoumis, dans une interview de leur coordinateur Manuel Bompard au Parisien, appellent à une « nouvelle union populaire » sans les socialistes, avec le risque de reproduire exactement le même scénario.
Comme si chaque camp, à tour de rôle, endossait les habits de la gauche perdante, convaincu que l’échec de l’autre valide sa propre stratégie. Mais le problème est peut-être ailleurs. Il tient à une transformation plus profonde du rapport entre la gauche et la société.
La bataille du sens
Ces trois témoignages disent tous, à leur manière, une même chose : la gauche ne perd pas seulement des élections, elle perd la bataille du sens. Elle n’arrive plus à faire comprendre son programme, à rendre désirable son projet, à incarner une alternative crédible. Et quand le fond disparaît, ne restent que les polémiques, les petites phrases, les fractures.
C’est pour cela que nous publions ces trois entretiens, ensemble. Non pour distribuer les blâmes, mais pour documenter cet état de désorientation. Pour montrer que la défaite n’est pas le produit d’un seul camp, mais d’un enchevêtrement de stratégies contradictoires, de malentendus et d’angles morts.
Car au fond, sur ce divan improvisé, chacun parle, mais personne n’écoute vraiment. Et pendant ce temps, le patient, la gauche, continue de s’enfoncer. À un an de la présidentielle, la question n’est peut-être plus de savoir qui a raison, mais qui est capable de sortir de cette répétition de l’échec. Car une chose est sûre : qu’elle soit insoumise, socialiste ou écologiste, la gauche, aujourd’hui, porte les mêmes habits. Ceux de la défaite.
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