Dans le bassin minier, les dernières heures communistes de Billy-Montigny
Dans le bassin minier, cette commune de 8 000 habitants historiquement communiste a été remportée par le Rassemblement national. Dimanche, l’annonce des résultats a été chaotique.
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Un bloc réactionnaire en marche Municipales : à Limoges, chronique d’une défaite Marine Tondelier : « Ce n’est pas parce qu’on a subi des revers électoraux qu’on va baisser les bras » Municipales : le grand flou à gaucheJusqu’au bout, Bruno Troni, maire de Billy-Montigny (Pas-de-Calais) depuis un quart de siècle, a voulu croire qu’il pourrait conduire un cinquième mandat. Bien sûr, des doutes ont germé chez les communistes quand Yanis Gaudillat, le candidat d’extrême droite, s’est hissé en tête du premier tour. Mais, en toute sincérité, l’homme de 67 ans ne voit pas « ce qu’on aurait pu faire qu’on n’a pas déjà fait ». Devant le bureau de vote qu’il préside, il énumère : « Les 27 millions d’investissement dans l’économie locale, le stade où le RC Lens vient faire ses matchs amicaux, des écoles neuves, la cantine à 1 euro… »
Le RN cherche à diviser pour mieux régner.
Sofiane
Voir Marine Le Pen, mercredi dernier, devant la mairie que son père a dirigée avant lui de 1977 à 1999, ça lui a fait « bizarre ». Elle n’était jamais venue avant. Il faut dire que Billy-Montigny, avec ses 8 000 habitants, est le genre de commune à laquelle « jamais personne ne s’intéresse ». On sent chez Bruno Troni une certaine émotion à quelques heures de la fin du scrutin. Ici, le « socialiste dissident » s’est retiré du deuxième tour sans donner de consignes de vote.
Croisé devant le même bureau de vote, Yanis Gaudillat, 21 ans, sourire fringant, répond volontiers aux questions. Il s’épanche sur « le trafic de stupéfiants », « l’insécurité », « l’ensauvagement » qui toucherait les collectivités, « même ici ». Posté sur le trottoir d’en face, son père le garde à l’œil. Collaborateur de deux sénateurs RN, le jeune homme en costard, originaire de Bourgogne-Franche-Comté, s’est emparé de l’histoire minière, à laquelle il prévoit – à la place des logements sociaux souhaités par Bruno Troni – de consacrer un musée. Ce dernier se situerait près de la fosse de Billy-Montigny, où ont péri une partie des 1 099 mineurs pendant la catastrophe de Courrières de 1906.
Fard flashy sur les paupières, une septuagénaire salue chaleureusement le candidat. De son Caddie à roulettes dépasse du buis acheté pour les Rameaux. « Je suis 100 % chrétienne », précise celle qui viendra ce soir à la mairie avec deux amies « pour les résultats ».
« Les gens sont investis par le fatalisme »
Non loin de là, Sofiane, 40 ans, boit son café sur un banc. Le « RN cherche à diviser pour mieux régner, estime-t-il. Ce qu’il faut, c’est régler les problèmes sociaux. » Autour de lui, peu vont voter. « Les gens sont investis par le fatalisme », lâche-t-il en parlant de l’alcoolisme ambiant et du « malheur » qui s’est abattu « quand les mines ont fermé ». Un autre, favorable à l’extrême droite, intervient : « Il faudrait faire entrer du capitalisme ici ! »
Au PMU voisin, Alain et Raymond investissent les 2 euros gagnés sur un jeu de grattage dans un nouveau ticket. Alice*, la gérante du bar-tabac, assure qu’elle a voté RN « pour le changement ». L’âge de Yanis Gaudillat ne lui fait pas peur. « S’il est épaulé par le maire d’Hénin-Beaumont, ça ira pour lui. » Cette ville limitrophe de Billy-Montigny est gouvernée par Steeve Briois depuis 2014.
Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés.
Alain et Raymond ne cachent pas, eux non plus, leur adhésion aux idées d’extrême droite. Les grands-parents de Raymond sont polonais, et il se targue, décomplexé, de ne pas parler leur langue : « Je ne la connais pas. Alors que les Arabes… » Après une vingtaine de jobs en intérim et la fermeture de la casse automobile de son frère, où il avait trouvé un peu de stabilité, il est au RSA. Sans le nommer ainsi, Alain et lui décrivent un prétendu « grand remplacement ».
Yeux bleu vif, petit foulard autour du cou, Alain, qui a travaillé « au fond de la mine » de ses 15 à 18 ans, évoque les « drogués », ceux qui « prennent de la “H” [héroïne] ou de la coke ». « Si ça ne tenait qu’à moi, je prendrais une kalachnikov et brrrr-brrrr », dit-il en mimant des tirs en rafale. Le projet de Yanis Gaudillat de créer une police municipale et de l’armer ne lui pose aucun problème. Lui se revendique de « Le Pen père », tortionnaire en Algérie, fondateur du Front national.
En fait, on n’a eu aucun report de voix socialistes. On stagne et le RN progresse.
B. Troni
« C’est triste mais c’est la démocratie »
À quelques minutes du dépouillement, un homme venu de Lens s’agace en désignant du coude l’affiche de campagne de Yanis Gaudillat, agrémentée des visages de Marine Le Pen et de Jordan Bardella : « Je ne comprends pas comment il a pu faire autant, ce parachuté ! » Dans le bureau de vote, où on trouve quelques conseillers d’Hénin-Beaumont, chacun retient son souffle. Trois jeunes du PC local affichent une mine déconfite alors que les bulletins bleus semblent plus nombreux. Les nouvelles des autres bureaux ne sont pas bonnes.
« Même à la cité 10 », le quartier situé au plus près des terrils, le RN serait en tête. Derrière les lunettes bleues de Bruno Troni, l’incertitude a disparu. Celui qui a voté Mélenchon aux dernières présidentielles – « le seul à pouvoir battre Le Pen » – a la voix nouée d’amertume. Il nous glisse : « En fait, on n’a eu aucun report de voix socialistes. On stagne et le RN progresse. » On l’apprendra plus tard dans la soirée : à Billy-Montigny, le taux de participation a été de 66 %, 6 points de plus qu’au premier tour et 10 points de plus que le niveau national. « C’est la démocratie. Mais ça fait mal, poursuit Bruno Troni. Merci le PS. »
Le maire s’apprête à monter sur l’estrade pour annoncer à la salle bondée que le RN l’a emporté à 58 %. Ce moment n’aura pas lieu. Une clameur s’élève et des habitants, dont beaucoup de jeunes, se mettent à scander « Yanis ! Yanis ! » puis à chanter La Marseillaise. Des communistes les observent, certains en larmes. En colère, deux lancent : « Fachos un jour, fachos toujours ! » Les soutiens de Bruno Troni finissent par scander son prénom en frappant dans leurs mains.
Soudain, on entend des cris. La foule se précipite vers la sortie. La police vient d’envoyer du gaz lacrymogène à l’intérieur de la salle, à la suite d’invectives entre militants. Le lieu est évacué rapidement. Dehors, beaucoup ne savent pas qui a voté quoi mais semblent à l’affût, prêts pour la bagarre. Trois policiers saisissent un homme et le mettent à terre. Il se débat et la police l’asperge de lacrymo. Il sera emmené au commissariat. « Il n’a rien fait ! » crie son épouse.
Comment c’est possible ?
Militante PCF
Une vingtaine de minutes plus tard, la police a barricadé les entrées de la salle après y avoir escorté Yanis Gaudillat. Les résultats officiels sont annoncés à huis clos. « Au fait, qui a gagné ? » se demande un homme dont la tranquillité détonne au milieu du grabuge. Polaire rouge sur chemise à carreaux, il travaille aux espaces verts d’Armentières, à 30 kilomètres, où il se réjouit d’avoir vu apparaître « un couple de castors » et des « écureuils à gogo ». Il aurait bien aimé demander à Bruno Troni de l’embaucher dans les services de la ville. C’est raté, et il ne cherchera pas à bosser pour le RN. « Je suis un homme de valeurs », assure-t-il.
En voiture ou à pied, les communistes et leurs soutiens finissent par se diriger vers la Maison du peuple, local du PC. Une conseillère municipale sortante a le cœur lourd et les larmes aux yeux. Elle répète : « Comment c’est possible ? » Elle gardera « la tête haute » mais ne pourra plus, pense-t-elle, « dire bonjour aux gens dans la rue ». Elle continuera le combat « autrement », peut-être dans une association.
D’ailleurs, elle souhaite « bon courage » à ces dernières « pour leurs subventions et leur local mis à disposition par la mairie ». En entrant dans la Maison du peuple, on voit une photo d’Otello Troni, le père de Bruno. Ici un drapeau communiste jaune et rouge, là des unes de L’Humanité. Le maire sortant dit quelques mots, félicite tout le monde pour la campagne, parle de « la vague bleu marine » qui s’est abattue, affirme – comme d’autres – que ce n’est pas la fin de l’histoire. « Le combat continue », conclut-il.
Au conseil municipal, les communistes ont remporté 6 des 29 sièges. Reste que demain Bruno Troni devra faire ses cartons, vider sa voiture de fonction et son ordinateur, remballer ses dossiers. Il envisage de partir en vacances, sûrement en Italie, dont est originaire son grand-père – expulsé sous Mussolini après s’être « pris une balle et avoir été laissé pour mort ».
Dans la soirée, certains se demandent ce « qu’ils ont mal fait ». Tous fustigent « les socialistes » et les « divisions de la gauche ». Dans le local, on énumère aussi les communes alentour qui « ont basculé » : Liévin, Oignies, Courcelles-lès-Lens… Des résultats présageant de « lendemains douloureux », estime Bernard Baude, maire de Méricourt jusqu’à ce matin, ville « heureusement restée à gauche ».
Dans le bassin minier, l’extrême droite est désormais au pouvoir dans quatorze communes. La semaine dernière, les maires RN d’Hénin-Beaumont et de Bruay-la-Buissière ont été plébiscités et l’extrême droite a conquis cinq nouvelles communes dès le premier tour. À Drocourt, la nouvelle édile est employée de la mairie d’Hénin-Beaumont, où elle s’occupe de la communication. Dans le bassin minier, l’extrême droite s’étend comme une tache d’huile.
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