La musique crée de la richesse, pourquoi la filière s’appauvrit-elle ?

Alors que près d’un festival sur deux est déficitaire malgré des taux de fréquentation records, les revenus du spectacle vivant continuent de progresser. Pour éviter un décrochage durable des acteurs indépendants, le secteur musical réclame une réforme immédiate du financement du Centre national de la musique.

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La musique crée de la richesse, pourquoi la filière s’appauvrit-elle ?
Le rappeur français Jul au Stade de France, qui peut accueillir 100 000 spectateurs, le 15 mai 2026.
© SIMON WOHLFAHRT / AFP

Depuis le début des concerts et des festivals dans les années 1970 jusqu’aux premières esquisses de reconnaissance par la puissance publique dans les années 1980-1990, le secteur des musiques actuelles était composé d’une diversité d’acteurs indépendants, à but lucratif ou non, implantés sur l’ensemble du territoire.

Mais avec le bouleversement du numérique, les années 2000 marquent l’arrivée en France de groupes capitalistiques exogènes au secteur, américains puis européens. Pionnière en la matière, la productrice France Leduc signe en 2008 avec Live Nation pour l’organisation du Main Square Festival d’Arras, qu’elle a créé quatre ans plus tôt. En effet, l’événement ne fait plus le poids face à ses homologues en Belgique, tel le festival de Werchter, où Live Nation est déjà largement implanté.

Sur sa lancée, le groupe états-unien met en place d’autres manifestations, sur le modèle de la franchise, comme Lollapalooza, Download ou I Love Techno, ou noue des partenariats avec des festivals déjà existants. L’autre géant américain, Anschutz Entertainment Group (AEG), fait lui aussi irruption sur le marché français, prenant 50 % de participation au sein du festival Rock en Seine lorsque ses créateurs revendent la société fondatrice de l’événement à Combat Media, le groupe du banquier Matthieu Pigasse.

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Plus récemment, le même attelage AEG/Combat a racheté le festival We Love Green, qui se déroule chaque année au mois de juin au bois de Vincennes. Enfin, fin 2010, le milliardaire français Vincent Bolloré décide à son tour de diversifier ses activités, à l’origine ancrées dans le portuaire. Il rachète alors, via sa société Olympia Production, Garorock, ODP, Les Déferlantes, Live au Campo et le Brive Festival, tous implantés dans le Sud-Ouest. Il les a revendus depuis, mais conserve des lieux à la portée symbolique inestimable comme l’Olympia de Paris.

Par ailleurs, ces milliardaires – John C. Malone (Live Nation), Philippe Antschutz (AEG) ou Vincent Bolloré (Olympia Production) – sont également propriétaires de sociétés de billetterie : Ticketmaster pour le premier, AXS pour le second et Digitick, devenu See Tickets, pour le troisième (revendu récemment à l’allemand CTS Eventim).

L’enjeu des données est crucial pour ces entreprises, qui peuvent les réutiliser dans les différentes activités que compte leur groupe, à moins qu’elles ne puissent les monnayer. Enfin, ces structures produisent aussi des tournées d’artistes à travers le monde. In fine, elles déploient leurs activités sur l’ensemble de la chaîne de valeur des musiques actuelles et, de la production à la diffusion, on assiste à un phénomène de concentration verticale.

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La prime aux très grandes jauges

Le phénomène s’accélère dans le courant des années 2010, et les indépendants se voient de plus en plus concurrencés par ces groupes capitalistiques aux moyens financiers incomparables. Ce déséquilibre vient amplifier la concurrence naturelle entre des festivals de musique qui se sont multipliés sur l’ensemble du territoire, et qui ont de plus en plus de mal à s’aligner sur les offres faites par des événements européens qui disposent d’autres moyens pour attirer les têtes d’affiche internationales.

En France, les consommateurs sont par exemple protégés par la loi Évin, qui interdit toute publicité pour l’alcool ou les cigarettes, au contraire d’autres pays où les festivals profitent de cette manne financière. Enfin, depuis la sortie du Covid, le nombre de concerts dans les enceintes de très grandes jauges (stades et salles Arena) augmente de façon exponentielle, y compris pendant la période estivale, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors. Ainsi, en 2026, pas moins de 23 concerts se dérouleront au Stade de France, dont la jauge peut aller jusqu’à 100 000 spectateurs, contre 17 l’an dernier et seulement 8 en 2019.

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Conséquence de cette croissance, le chiffre d’affaires de la billetterie des concerts de musiques actuelles explose. En seulement six ans, de 2019 à 2024 (soit avant et après le Covid), il est passé de 980 millions à 1,6 milliard d’euros, selon le Centre national de la musique (CNM) : une progression de plus de 60 %. Cette croissance s’explique par deux facteurs : l’augmentation du nombre de billets générés et la hausse de leur prix (le tarif moyen est passé de 37 à 45 euros, soit une augmentation de l’ordre de 20 %).

L’offre en stades et en salles Arena pèse de manière déterminante sur ces deux facteurs, les opérateurs indépendants – salles et lieux – n’ayant, eux, pas augmenté leurs prix dans de telles proportions (selon une étude du SMA), dans un souci d’accessibilité, et malgré une inflation extrêmement forte. moyenne, 52 % de ces mêmes événements affichant pourtant « complet » sur au moins une journée.

L’étude conjointe du ministère de la Culture et du CNM va plus loin, affirmant que près de la moitié des festivals étaient déficitaires en dépit d’un taux de remplissage supérieur à 90 %. Il en va de même, hélas, pour les salles, et notamment celles labellisées Scène de musique actuelle (Smac) par l’État. En 2024, le ministère de la Culture notait que 40 % d’entre elles présentaient un déficit.

Une redistribution juste est vitale

Face à ce constat peu réjouissant et à des dotations budgétaires en berne, tant du côté des collectivités territoriales que de l’État, il apparaît évident que la piste de la redistribution par la fiscalité doit être privilégiée. Un modèle existe : celui du Centre national de la musique, l’établissement public de notre filière. En effet, le CNM perçoit depuis sa création en 2020 une taxe de 3,5 % sur la vente de billets de spectacle. Dans la loi de finances 2026, cette taxe est assortie d’un plafond fixé par le ministère de l’Économie à hauteur de 58 millions d’euros.

Or, en 2024, le niveau de perception de la taxe a déjà dépassé le plafond pour près de 6 millions d’euros ; en 2025, pour près de 12 millions d’euros ; et, d’après les prévisions du CNM, pour 2026, ce sera pour près de 14 millions d’euros. La totalité de ces sommes, au lieu de profiter à la filière musicale, est reversée au budget général de l’État.

Effet aggravant, sur cette taxe, 60 % des sommes sont dus aux producteurs du spectacle qui les ont générées : on parle ici de droit de tirage ou d’aide automatique ; les 40 % restants viennent en revanche alimenter des aides sélectives en soutien de projets d’intérêt général portés par des entreprises de la filière (soutien aux artistes émergents, premières tournées, diffusion en milieu rural, etc.). Autrement dit, en 2026, les 14 millions qui seront reversés au budget de l’État généreront une dette de 8,4 millions d’euros pour le CNM, grevant d’autant son budget d’intervention en faveur de ses missions d’intérêt général.

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Et selon toute vraisemblance, le chiffre d’affaires de la billetterie va continuer de croître ces prochaines années (notamment grâce à Céline Dion et aux artistes qui se produiront à la Défense Arena, au Stade de France, etc.). Or, si rien n’est fait, non seulement les fruits de cette croissance ne profiteront pas à la filière, mais ils généreront une dette pour l’établissement qui entraînera sa mort prématurée, dix ans à peine après sa création par l’actuel président de la République.

C’est pourquoi, aujourd’hui, l’ensemble de la filière musicale appelle de ses vœux le déplafonnement des taxes affectées au Centre national de la musique. Seul ce déplafonnement peut garantir une péréquation entre les différents maillons de l’écosystème de la musique et donc assurer leur pérennité. L’ensemble des acteurs de la filière devrait se réjouir d’un succès musical, comme lorsqu’un film réalise de très bonnes audiences : il vient financer l’ensemble de la chaîne, de l’Art & Essai jusqu’aux circuits en milieu rural, grâce aux taxes collectées par le Centre national du cinéma.

Or aujourd’hui, dans la musique, c’est le contraire : quand un artiste rencontre un succès, cela se fait au détriment de l’amont de la chaîne de valeur. Il appartient donc désormais au gouvernement actuel, et a fortiori au président de la République en sa fin de mandat, de corriger cette hérésie.

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Publié dans
Tribunes et Musique

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