Qui sont les « Anonymous » ?

Les « hacktivistes » du web annoncent ce week-end deux journées mondiales d’action en soutien aux hackers emprisonnés. Retour sur un mouvement foisonnant, avec Frédéric Bardeau.

Erwan Manac'h  • 16 décembre 2011
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Qui sont les « Anonymous » ?
© [ **Anonymous, Pirates informatiques ou altermondialistes numériques ?** ](http://www.fypeditions.com/anonymous-pirates-ou-altermondialistes-numeriques-peuvent-ils-changer-le-monde/) Frédéric Bardeau et Nicolas Banet, Editions Fyp. 200 pages, 19,50 €.Photo : AFP / David K Hardman / citizenside.com

C’est une bouteille à la mer. Samedi 17 et dimanche 18 décembre, les « Anonymous » appellent à manifester en soutien aux hackers incarcérés et pour la mémoire de Mohamed Bouazizi, dont l’immolation, il y a un an, a été l’événement déclencheur de la révolution tunisienne. Après les printemps arabes, le mouvement des Indignés et d’ Occupy Wall Street , l’« Opération horizon » espère fédérer une nouvelle fronde mondiale et « spontanée ».

Depuis leurs premières cyber-actions politiques sur la toile, en 2006, les « Anonymous » ont démontré leur pouvoir de nuisance. Le dynamisme foisonnant de ce mouvement aux contours troubles et aux perspectives incertaines, dessine même un « choc des cultures » à gauche.

Les explications de Frédéric Bardeau, analyste de la cyberculture, et coauteur de Anonymous, pirates informatiques ou altermondialistes numériques ?

Qui sont les « Anonymous » ?

« Anonymous » est une bannière, derrière laquelle on peut se mettre pour mener des actions indéfinies. Ils se définissent eux-même comme « une idée » ou une « murmuration », en référence aux groupes d’oiseaux qui se déplacent en créant un mouvement d’ensemble. L’ADN d’Anonymous est à chercher sur le site de discussion 4chan, avec la culture du Lulz, [un humour cynique qui assume un certain mauvais esprit]. Mais désormais, le mouvement Anonymous vit de lui même et s’est politisé.

Les Anonymous et la « cyberculture » ne s’inscrivent dans aucune idéologie…

C’est un mouvement protéiforme. Il n’est pas unifié géographiquement ni culturellement. Entre un Brésilien qui attaque la corruption de son gouvernement, un Mexicain qui se bat contre les cartels de drogue ou un libertarien, un « chomskien » américain ou un Anonymous français plutôt anti-scientologie, chacun garde sa culture nationale. Ils prennent corps concrètement sur des épisodes très précis, comme avec Wikileaks qui a créé une cristallisation et fait connaître les Anonymous.

Le manifestant anonyme, élu personnalité de l'année. - Time, mercredi 14 décembre 2011.

C’est un mouvement postmoderne, éloigné des idéologies. La seule chose qui peut les rassembler c’est l’éthique des hackers qui est née dans la cyberculture : la liberté d’expression, l’autogestion du réseau, l’indépendance vis-à-vis des pouvoirs économiques et politiques.

L’anonymat était important au départ pour ne pas être reconnu par la scientologie à qui les Anonymous se sont attaqués en premier, début 2008. L’anonymat est aussi conçu comme un élément libératoire. Vous pouvez faire fuiter plus de chose si vous êtes sûr de ne pas être reconnu.

L’anonymat efface aussi les barrières sociales…

Oui, c’est la base de la cyberculture. Les toutes premières communautés en ligne, avant même l’apparition d’internet, étaient vraiment basées sur l’idée que l’âge, la classe sociale, la ressemblance sont sans importance. Les gens sont jugés sur le comportement, le discours et les actes, qu’ils vont adopter sur le réseau avec leur pseudonyme. Internet est un canal fondamentalement démocratique.

C’est donc un mouvement extrêmement volatil, sans leader, sans organisation…

Il y a des coordinations ou des cristallisations. L’anthropologue new-yorkaise Gabriella Coleman compare souvent les Anonymous au monde des logiciels libres. Chez Linux, Wikipédia, Mozilla, les gens se sont emparés du projet. La différence avec les Anonymous, c’est que pour ces logiciels, des gens font la patrouille et vérifient les mises à jour. Chez les Anonymous, il ne peut pas y avoir de tête qui dépasse. Toute tentative d’en faire une traduction plus structurée est systématiquement cassée avec le « mauvais esprit » et le cynisme « Lulz » qui caractérise la cyberculture.

L’« opération « horizon », dimanche 18 décembre, doit marquer le jour anniversaire de trois icônes des « hacktivistes » : le hacker Bradley Manning fêtera ce jour là, en détention, ses 24 ans. C’est aussi la date de la mort du Tunisien Mohamed Bouazizi, drame déclencheur de la révolution tunisienne, tandis que le mouvement Occupy wall street célébrera ses trois mois (voir la vidéo).

Samedi 17 décembre le mouvement « Free Anon » mobilisera aussi en soutien aux «hacktivistes» interpellés suite à l’invasion du serveur de PayPal, l’outil de paiement en ligne, accusé d’avoir participé à une campagne contre Wikileaks fin 2010. Ces « manifestations virtuelles » , appelées « attaques DDoS », visent à surcharger temporairement les serveurs en les sollicitant massivement. Elles sont [sévèrement condamnées par la justice](http://te« Opération horizon »mpsreel.nouvelobs.com/societe/20110128.OBS7071/anonymous-interpellation-d-un-jeune-francais.html).

Quel est le rapport entre les Anonymous et les mouvements sociaux traditionnels ?

Il y a eu des passerelles. Les Anonymous sont à l’origine de la médiatisation d’ Occupy wall street . Beaucoup de Hackers ont soutenu les « Indignés » en Espagne ou en Grèce notamment avec des attaques contre le FMI. Mais les Anonymous ne peuvent pas se pérenniser ou s’institutionnaliser.

D’un autre côté, les ONG et les mouvements plus anciens sont débordés. Ils n’ont pas d’interlocuteur. Ils sont face à des militants anonymes, qui manient souvent le mauvais esprit ou qui les remettent en cause sur leur bilan ou leur rôle de « négociateur » ou d’« intermédiaires » avec le pouvoir. Une partie des Anonymous rejettent aussi ces formes de mobilisation et revendiquent une prise directe entre la rue et le pouvoir.

Comment aborder l’avenir de ce mouvement ?

C’est un laboratoire dont il est impossible de savoir ce qui va sortir. Un rapprochement politique, avec la société civile ou des ONG est imaginable, mais au prix de l’abandon de l’anonymat, qui est un principe fondateur. On peut imaginer l’installation d’un altermondialisme numérique qui influence les discours et l’agenda politique. D’autant qu’avec la démocratisation d’internet, le phénomène ne concerne plus seulement une cyber élite qui maitrise les technologies. L’action des Anonymous pourrait aussi se concentrer sur les politiques du web : la liberté d’expression, la neutralité du réseau, la censure, la gouvernance du web.

Société
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