Femmes : la politique autrement ?

Emmanuelle Cosse ne croit pas que les femmes aient une approche spécifique de la politique, mais elle estime que leurs pratiques sont en partie conditionnées par les contraintes qu’elles subissent. Barbara Romagnan souligne la persistance du sexisme, mais refuse d’opposer deux manières de faire.

Politis  • 6 mars 2014 abonné·es

Illustration - Femmes : la politique autrement ?


Voyons les choses simplement : malgré la loi sur la parité, les assemblées et les exécutifs locaux sont encore loin d’être paritaires. C’est le fait du mode de scrutin (notamment pour les législatives et les cantonales), du cumul des mandats, mais aussi des pratiques des partis politiques (aux dernières législatives, seuls le FN et EELV respectaient l’exigence de 50 % de femmes, l’UMP en présentant moins de 28 %). Dans l’arène politique, l’homme blanc de plus de 60 ans est largement majoritaire.

Dans ces conditions, être une femme en politique consiste souvent à assumer seule la parole de 50 % de la population face à des instances essentiellement masculines. Cela consiste aussi souvent à rajeunir considérablement ­l’assemblée dans laquelle vous êtes présente, tant notre pays aime reconduire toujours les mêmes.

La présence des femmes en politique est ainsi moins l’avènement d’une autre manière, plus « féminine », de faire de la politique, que l’irruption d’une première forme de diversité et de pluralité dans un univers qui en manque cruellement.

Indéniablement, l’arrivée des femmes dans des instances ayant déjà instauré la parité change la donne parce qu’elles y arrivent avec leur passé de femmes et donc leur vie de famille. Les tâches ménagères et familiales étant encore assurées majoritairement par les femmes, celles qui sont en responsabilité tentent cette mission impossible de concilier tout à la fois et donc de repousser les réunions de 8 heures le matin (mais qui donc emmène les enfants de ces messieurs à l’école ?).

En revanche, je ne crois pas aux discours différentialistes sur la manière « féminine » d’exercer un mandat. Les poncifs tels que « elles travaillent mieux les dossiers, elles sont moins violentes, elles n’aiment pas les petites phrases » résistent peu à l’exercice politique. Les pratiques politiciennes ne sont pas l’apanage des hommes, mais plutôt celui d’une génération face à ces responsabilités. Et malgré une présence plus importante de femmes en politique, notons que les remarques ou comportements sexistes n’ont pas cessé. D’une femme, qu’elle soit simple militante ou ministre, on continuera à parler du joli minois ou de la robe à fleurs, à se demander si elle est « bonne » ou comment elle est arrivée là, à qualifier son caractère d’« autoritaire » ou de « cassant ». D’un homme, on louera le courage et la virilité, on parlera de ses pères en politique ou de son parcours, et on ignorera toujours sa vie privée et familiale.

Le monde de la politique est un monde violent et passionnant, où le combat, pour imposer ses idées, mettre en œuvre ses projets, est constant. Il demande une énergie considérable et, donc, un soutien familial réel. La difficulté d’être une femme en politique en 2014, c’est de pouvoir se le permettre économiquement. Car cela exige de rogner sur ses revenus du travail pour accomplir son engagement ; cela impose d’assumer un risque professionnel en interrompant son emploi ou en travaillant à temps partiel. Bref, de perdre une part d’autonomie.

Le véritable enjeu est d’ouvrir le monde politique à plus de diversité. Diversité de genre, bien sûr, mais aussi diversité d’origines sociales et professionnelles. Il est indispensable de permettre à chacune et à chacun l’accès aux fonctions électives, quel que soit son parcours. Pour qu’il y ait une vie avant et après la politique, je compte sur les femmes politiques pour porter la revendication d’un statut de l’élu. 

Illustration - Femmes : la politique autrement ?


Les femmes font-elles de la politique autrement ? D’abord, je crois que personne n’est en mesure de donner une réponse définitive à cette question – qu’elle soit positive ou négative. Il n’y a que des hypothèses et des expériences singulières qui ne peuvent prétendre à la démonstration. Je me bornerai donc à exprimer un sentiment et des réflexions fondés sur un travail de recherche antérieur – daté –, sur mon expérience politique, par définition personnelle, et le point de vue d’où je parle, femme, militante féministe et socialiste de 40 ans, mère. Point de vue situé certes, mais pas davantage que celui d’un homme de droite plus jeune ou plus âgé, père ou pas. Nous parlons tous depuis « quelque part ».

Ensuite, il est difficile de circonscrire « l’objet », à savoir « la politique ». Qu’appelle-t-on « faire de la politique » ? Serrer des mains, conduire des équipes, gérer de l’argent public, cumuler des mandats, parler aux citoyens, rendre des comptes, écrire des discours, en prononcer, mentir, parler à la télévision, distribuer des tracts, tweeter, se donner à voir, prendre des engagements, les respecter, faire des choix, penser l’avenir, être candidat, défendre des idées, poser des questions, se faire désigner dans la circonscription qu’on ne perd jamais, écouter… ?

Enfin, penser que les femmes feraient de la politique « autrement » suppose que les hommes auraient une manière de faire qui leur serait propre. Et, dans un contexte de discrédit de la classe politique, on sous-entend que cette « autre » façon de faire serait meilleure. Rien ne me semble permettre d’affirmer cela.

Il y a en fait deux sous-questions : les femmes font-elles de la politique dans des conditions différentes de celles des hommes ? Est-ce que, de ce fait ou pour d’autres raisons, les politiques qu’elles conduisent ou leurs comportements diffèrent ?

À la première question, je réponds clairement oui. Les femmes qui font de la politique sont des femmes. Les rapports de domination et de violence qui existent dans la société ne s’arrêtent pas aux portes des partis ou des assemblées, loin s’en faut. Donc les femmes politiques sont victimes de sexisme et assument, en général, une part des responsabilités domestiques et familiales plus importante que les hommes politiques ne le font. Elles ont donc généralement moins de temps pour la politique dans leur journée et dans la vie. Souvent, elles arrêtent ou limitent leur activité à la naissance d’un enfant, ou elles commencent après les avoir élevés. Il n’est donc pas aberrant de penser que cela peut avoir un impact sur leur rapport à la politique et leur façon d’en faire.

Néanmoins, les femmes politiques, comme les hommes, ne se limitent pas à leur sexe. Elles ne sont pas forcément des mères, ou peuvent être largement remplacées dans cette responsabilité par des personnes – des femmes, presque toujours – dont c’est le métier (nounous, femmes de ménage, etc.). Elles ont également des opinions, des engagements, un parcours, une appartenance politique, des origines sociales et culturelles qui les façonnent et influent sur leur manière de faire de la politique. Être jeune ou vieux, pauvre, riche, fonctionnaire, d’origine étrangère est important également et pèse sur notre rapport à la politique et la façon de la faire pour une part non moins importante que l’appartenance sexuelle.

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