Royaume-Uni : Avec Jeremy Corbyn, la gauche ressuscitée

Sympathisants et adhérents du parti travailliste ont choisi leur nouveau leader. Le vétéran Jeremy Corbyn, issu de la gauche du parti, l’a emporté.

Sasha Mitchell  • 4 septembre 2015
Partager :
Royaume-Uni : Avec Jeremy Corbyn, la gauche ressuscitée
© Photo: Dan Kitwood/Getty Images

Barbe blanche en broussaille , main dans la poche et coude droit appuyé sur le pupitre posé à l’extrême gauche de la scène, Jeremy Corbyn est apparu plus détendu et confiant que jamais, hier soir, lors du dernier débat des élections internes au parti travailliste. Celles qui révèleront, lorsque les résultats seront annoncés le 12 septembre, le nom du prochain chef de l’opposition, chargé de contrer les conservateurs, et, à terme, de mettre David Cameron à la porte du 10, Downing Street, en 2020.

Une heure et demie durant, le député d’Islington North (Londres), largement en tête dans les sondages, a laissé ses trois concurrents se fatiguer, s’énerver. Sans jamais élever la voix. Devant un public acquis à sa cause, il a réaffirmé, inlassablement, son opposition à l’austérité, sa volonté de renationaliser certains secteurs stratégiques de l’économie et la nécessité de voir émerger de la crise actuelle une Europe sociale et solidaire. Un bol d’air frais pour un parti travailliste en mal de gauche depuis l’avènement du New Labour de Tony Blair et de Gordon Brown.

Un paradoxe, aussi, tant la popularité de « Jez » Corbyn est improbable et inattendue.

Renationalisation des compagnies de chemin de fer

Elu à la Chambre des communes depuis 1983 , vieux routard de l’aile gauche du parti, Corbyn n’a rien d’un leader. Il est ce que les Britanniques appellent un « backbencher », un simple député sans responsabilité au sein du « shadow government ». Farouche opposant à l’intervention armée en Irak, il a voté plus de 530 fois en 32 ans contre l’avis de son propre groupe au Parlement. A 66 ans, l’idée de se lancer dans la course à la direction du Labour ne lui avait même pas effleurée l’esprit. Il a fallu le convaincre, lui dire que la gauche du parti avait besoin d’être représentée pendant la campagne. Le 15 juin, quelques minutes seulement avant la clôture des inscriptions, il a fini par accepter, histoire « d’élargir le débat », comme on dit. Personne, et encore moins les favoris d’alors, Andy Burnham, proche du leader démissionnaire Ed Miliband, et Yvette Cooper, ne lui accordait un quelconque crédit. Il allait terminer dernier de la course, comme Diane Abbott, représentante de la gauche de la gauche, cinq ans plus tôt.

Et puis la machine Corbyn s’est mise en route. De réunions publiques en plateaux de télévision, son message a commencé à plaire. Aux déçus du New Labour et aux jeunes, surtout. Aux « insouciants », ceux qui n’ont pas connu les déroutes électorales du Labour des années 1980 et « la plus longue lettre de suicide de l’histoire », surnom donné au programme de Michael Foot en 1983, jugé trop à gauche. Lorsque ses concurrents appellent au contrôle des dépenses, Corbyn propose d’investir massivement dans les infrastructures publiques et de renationaliser les compagnies de chemins de fer. Les frais d’inscriptions à l’université ? Très peu pour lui. Tout comme une éventuelle intervention au sol en Syrie.

Illustration - Royaume-Uni : Avec Jeremy Corbyn, la gauche ressuscitée - A la question « Qui selon vous sort vainqueur de ce débat ? », les téléspectateurs de Sky News ont répondu Jeremy Corbyn à plus de 80%.

Eviter de retomber dans le piège conservateur

Depuis le 10 août, Corbyn est en tête dans tous les sondages et a reçu le soutien des principaux syndicats du pays. Ses réunions publiques font salle comble. Et son succès inquiète au sein de son propre camp. Beaucoup, à commencer par l’ancien premier ministre Tony Blair, craignent qu’un parti emmené par Jeremy Corbyn ne se fasse écraser une nouvelle fois par les conservateurs en 2020. Le trauma des élections générales du 7 mai dernier est encore présent dans tous les esprits. A droite, au contraire, on jubile. On parle de ces sympathisants conservateurs qui auraient payé les £3 afin de prendre part au vote et propulser Corbyn à la tête du parti, vers la catastrophe assurée.

Mais si les travaillistes ont perdu les dernières élections, c’est aussi parce qu’ils sont tombés dans le piège des conservateurs. Celui consistant à faire croire aux électeurs que la crise de 2008 était en grande partie due aux dépenses excessives du gouvernement de Gordon Brown. Au cours des mois précédents le scrutin, Ed Miliband a progressivement admis que les dépenses allaient devoir être coupées, même sous un gouvernement travailliste. A la copie, les électeurs ont préféré l’original. La victoire probable de Corbyn samedi prochain, aura le mérite de replacer le curseur à gauche et d’offrir aux Britanniques une opposition digne de ce nom à la politique pro-riches et hostile aux plus précaires de David Cameron.

Monde
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Les Kurdes de Syrie dos au mur
Kurdistan 28 janvier 2026 abonné·es

Les Kurdes de Syrie dos au mur

En quelques jours, la région autonome du nord-est de la Syrie s’est effondrée sur elle-même. Prises à revers par un retournement d’alliances, les forces kurdes, esseulées, naviguent à vue. Ce n’est désormais plus la survie du système mis en place depuis 2012 qui les anime, mais comment empêcher qu’un cycle de revanche meurtrier ne s’active contre eux.
Par Laurent Perpigna Iban
Omar Alsoumi : « En nous traitant de terroristes, certains nous rendent infréquentables »
Entretien vidéo 28 janvier 2026

Omar Alsoumi : « En nous traitant de terroristes, certains nous rendent infréquentables »

Cofondateur d’Urgence Palestine, Omar Alsoumi publie ce 28 janvier Enfant de Palestine, livre dans lequel il replace la lutte palestinienne dans le champ de l’écologie politique. Entretien vidéo.
Par Pauline Migevant
« Contre l’internationale réactionnaire, il existe une soif transfrontalière de résistance »
Rassemblement 28 janvier 2026 abonné·es

« Contre l’internationale réactionnaire, il existe une soif transfrontalière de résistance »

Fondé en mai par le député de Paris Pouria Amirshahi (apparenté Écologiste et social), le mouvement La Digue s’emploie à constituer un front transpartisan contre le mouvement fascisant emmené par Donald Trump. En appelant à un rassemblement, soutenu par la Ligue des droits de l’Homme, « en solidarité avec le peuple américain », sous le coup de la répression de la police de l’immigration, ce mercredi, à Paris.
Par Olivier Doubre
« Donald Trump entre en confrontation avec la Constitution »
Entretien 27 janvier 2026 abonné·es

« Donald Trump entre en confrontation avec la Constitution »

Spécialiste des questions juridiques, le journaliste Sébastien Natroll montre comment la droite états-unienne se sert du droit pour asseoir son projet politique conservateur.
Par Olivier Doubre