« Une victoire de Mélenchon, première condition pour obtenir des victoires sociales et écologiques »

Dans une tribune, le sociologue Kevin-Bhema Vacher estime que face à l’urgence antifasciste, seule la candidature du chef de file de LFI apparaît crédible au sein de la « gauche de gauche ». Son programme, en cas de victoire, devrait être appliqué et dépassé.

Kevin-Bhema Vacher  • 13 juillet 2026
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« Une victoire de Mélenchon, première condition pour obtenir des victoires sociales et écologiques »
Rassemblement place de la République, à Paris, le 7 juillet 2024, au soir des résultats du second tour des élections législatives anticipées.
© Maxime Sirvins

Jamais depuis la naissance de la Ve République, la France ne s’était préparée à une élection aussi incertaine et polarisée : la course contre la montre face au néofascisme s’accélère et requiert toutes les forces de la gauche sociale et politique. Devant cet enjeu, une seule candidature est utile au mouvement social, celle de Jean-Luc Mélenchon, quand la « primaire de gauche » a désormais fini d’échouer. Il n’y a plus de « ou non » à la question de notre implication : seulement « comment ? ».

Pour un « mouvement social-électoral »

C’est la question que pose une tribune de militant·es non-membres de La France insoumise (LFI) appelant à s’organiser pour une implication autonome autour de sa candidature (1). Cette proposition fait écho à des discussions similaires dans les espaces communalistes, les mouvements de l’écologie radicale et antifascistes (2), ou encore les organisations des quartiers populaires (3) – des espaces qui ont dialogué au sein des mêmes mouvements sociaux de la dernière décennie et ont dessiné une perspective commune d’ancrage et de renouvellement du politique à la base, dans les communes (4) et communautés, produisant un haut niveau de radicalité et de politisation à large échelle.

1

La tribune est ouverte à signature ici.

2

Lire, par exemple : Yohann Douet, Tanguy Martin, Aimé Paris, « Briser le bloc rural : neuf thèses sur la lutte contre l’extrême droite dans les ruralités hexagonales », Contretemps, 9 juin 2026.

3

cf. par exemple, l’appel de l’Assemblée des quartiers à une coalition antiraciste et antifasciste capable de créer un rapport de force conséquent y compris vis-à-vis de la « principale force de gauche ».

4

Citons par exemple la formidable poussée de la représentation populaire en banlieue parisienne lors des dernières municipales, permise par des formes nouvelles d’alliances victorieuses entre mouvements des quartiers et partis : Collectif dlp, Kevin Bhema Vacher, Cédric Rossi, Tara Dickman, « Une “France des élites” qui continue de faire sécession, une France populaire qui résiste. », GDRV, avril 2026.

Leur autonomie les rend difficiles à récupérer pour le pouvoir économique et médiatique, et ils reconstruisent des liens sociaux denses pouvant faire bouclier face au fascisme – non en opposition aux partis de gauche, mais en complémentarité. Ces qualités et cette histoire nous rendent capables de nourrir un projet et une campagne offensive sur les questions démocratiques, de discriminations, internationalistes et d’écologie populaire.

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Nos expériences accumulées, et notamment celle des législatives de 2024 (5), nous autorisent à penser un « mouvement social-électoral » fidèle à nos cultures militantes et adapté à cette séquence : une coalition plurielle et consciente d’elle-même, intégrant l’élection comme n’importe quel outil de notre répertoire d’action, sans s’y subordonner. Il permettrait à nos mouvements de s’imposer à l’agenda électoral, et non l’inverse, en contribuant par nos façons de faire à l’irruption d’un peuple pluriel sur la scène politique.

5

Lire, par exemple : « Construire la gauche de rupture », Contretemps, 22 juillet 2024.

2024 : notre victoire

Notre énergie collective n’a pas sûr organiser une pression durable face au coup de force antidémocratique qui a suivi.

La séquence des législatives anticipées de 2024 a permis l’orchestration d’une coalition multiforme, dépassant les défiances entre mouvement social, intellectuel·les et champ politique : appels au vote de centrales syndicales et associatives, comités ad hoc, campagne « en positif » – pas seulement contre l’extrême droite ou une offensive libérale –, événements festifs et massifs… La victoire du Nouveau Front populaire fût donc d’abord la nôtre, plus encore que celle des partis. Plus de 100 000 personnes, par hypothèse basse, s’y sont impliquées hors de tout cadre partisan, avec une attente d’autonomie et un sentiment de capacité de victoire retrouvé, en écho à celle de 2005 (TCE) ou de 2006 (CPE).

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Si cette mobilisation a permis la surprise, ce n’est pas seulement parce que la gauche était unie : c’est surtout parce que nous avons été poussé·es par nos propres bases à prendre nos responsabilités face au risque du Rassemblement national. Pourtant, nous n’avons pas su nous organiser après l’élection pour maintenir un rapport de force. Notre énergie collective n’a pas sûr organiser une pression durable face au coup de force antidémocratique qui a suivi.

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Être inventif·ves face au bégaiement de l’histoire

Il s’agit de résister à l’ennemi mortel de nos organisations, le néofascisme – ou à son dernier marchepied extrême-centriste et autoritaire.

Dans l’histoire électorale contemporaine, trois dates ont durablement marqué la gauche française : le 21 avril 2002, l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour et la riposte antifasciste qui l’a défait ; le 29 mai 2005, la victoire du « non » au « Traité instituant la Communauté européenne » (TCE) ; la séquence de 2024. À chacune, le mouvement social est intervenu directement sur la chose électorale – une porosité qui n’a rien de nouveau : le monde communiste répartissait les rôles entre partis, syndicats et éducation populaire plutôt que les opposer ; l’écologie politique a recruté dans les ONG et l’ESS ; LFI a tenté d’occuper des fonctions en crise du mouvement ouvrier en créant un « parti-mouvement ».

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Il faut donc constater qu’aucune victoire de la gauche de rupture, ni aucun barrage au fascisme, n’a été possible sans nos mouvements – et ceux-ci ont toujours expérimenté des rapports variables aux partis. Si les ingrédients de 2027 ne sont pas ceux de 2024, l’analogie tient : l’urgence antifasciste est plus forte encore, et seule la candidature de Mélenchon apparaît crédible au sein de la « gauche de gauche » (6). Les désaccords existent – rapport à la nation et à l’internationalisme, centralisme étatique, biais sur les discriminations – et traversent, quoi qu’il en soit, toute la gauche. Nos mouvements eux-mêmes ne sont pas d’accord entre eux sur ces points, sans que cela n’empêche nos alliances.

Pierre Bourdieu, Christophe Charle, Bernard Lacroix, Frédéric Lebaron, Gérard Mauger, « Pour une gauche de gauche », Le Monde, 8 avril 1998.

Pour que le débat se poursuive, il est indispensable de résister ensemble à l’offensive masculiniste, raciste, sécuritaire, écocidaire et guerrière des camps d’en face. Un rapport tactique à l’élection permet d’avancer malgré ces désaccords : la victoire de Mélenchon est la première condition pour obtenir des victoires sociales et écologiques. La polarisation est telle qu’il n’y a pas de diversité de candidatures devant lesquelles plaider comme à l’habitude : il s’agit de résister à l’ennemi mortel de nos organisations, le néofascisme – ou à son dernier marchepied extrême-centriste et autoritaire.

Nous sommes face à un bégaiement de 1936 : s’unir et se renforcer ou entrer en résistance.

Comme à l’époque, notre intervention pourrait obliger à une unité politique, même partielle. Concrètement : obtenir la victoire de Mélenchon est une étape non négociable de nos agendas, et le faire depuis notre intervention directe doit permettre de renforcer notre capacité à imposer l’application et le dépassement de son programme, ainsi que Mélenchon l’appelle lui-même de ses vœux.

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Razmig Keucheyan, revenant sur Syriza et Podemos (7) rappelle que leur difficulté ne tenait pas à la stratégie électorale elle-même, mais à l’incapacité à maintenir, une fois au pouvoir, le lien dialectique avec les mouvements à la base. C’est très exactement notre biais de 2024 : sans mobilisations continues après l’élection, sans maillage territorial fort, la victoire reste fragile, réversible – et l’alternative est désormais l’installation d’un pouvoir préfasciste.

Conditions pratiques

Dans la continuité des expérimentations citées plus haut, nos mouvements doivent se donner la liberté et prendre la responsabilité de construire ce mouvement social-électoral : synchronisation de nos actions, fronts et momentums revendicatifs, coordination de la base au sommet, inclusion large de sympathisant·es encore méfiant·es, chaque organisation y engageant ce qu’elle peut – publiquement ou non, selon ses propres arbitrages.

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Il faut pour cela un espace-tiers de confiance, organisant des cadres d’action souples et ouverts, qui permette de contribuer chacun·e à sa façon et déployer des rapports tactiques divers à la question électorale. Comme lors du mouvement des retraites, c’est dans ces grandes irruptions populaires et multiformes que le RN est le plus en difficulté, que le débat se déporte des questions raciales vers les réalités sociales et écologiques du plus grand nombre – et que se déploie une créativité inédite : artistique, joyeuse, militante.

Un tel mouvement répond aux attentes de dizaines de milliers de potentiel·les néo-militant·es qui, libres de toute étiquette et conscient·es des enjeux, se sont déjà impliqué·es ou peuvent encore le faire. C’est la cohabitation de nos histoires et de nos répertoires d’action qui peut nous permettre de faire le plein de forces militantes, d’énergies et d’idées – et de tenir, cette fois, au-delà du soir de la victoire.

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