La société civile et la gauche posent les bases d’un rapprochement inédit

Syndicats et associations écologistes resserrent leurs liens depuis plusieurs mois et travaillent désormais avec les partis politiques autour d’un programme commun de sortie de crise.

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Après quelques jours de sidération au début du confinement, la société civile a rapidement ressenti le besoin de reprendre la parole. Tribunes, plateformes de propositions, meetings en ligne, pétitions… Le foisonnement est particulièrement riche et une tendance de fond se confirme : tout le monde semble disposé à jouer le jeu du rassemblement. Au fil des semaines, une coalition extrêmement large d’organisations s’est constituée et – fait nouveau – se déclare désormais résolue à jouer un rôle moteur dans le débat politique. Pour l’heure, l’ovni n’a pas encore de nom. Il est tantôt désigné comme « l’appel des 18 », en référence au nombre de personnalités signataires de sa première tribune, le 27 mars, tantôt nommé « collectif plus jamais ça », du nom de ce fameux appel. Mais il a déjà réalisé plusieurs miracles.

« Un tel arc de forces autour d’un tel projet, c’est du jamais vu »

Mardi 26 mai, vingt organisations écologiques et sociales (1), de la CGT à Greenpeace en passant par Oxfam et Solidaires, publiaient un programme commun de sortie de crise détaillé, chiffré et sans ambiguïté sur « la nécessité de changer de système » et la volonté de rompre avec « le capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire ». Il demande des mesures d’urgence, comme la gratuité des masques et des tests, et propose une réorientation économique radicale à plus long terme (hausse des salaires, révolution fiscale, virage écologique). Qu’on ne s’y trompe pas, affirme Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, « un tel arc de forces autour d’un tel projet, c’est du jamais vu ».

L’autre miracle a eu lieu une semaine plus tôt, le 20 mai, via l’application Zoom. Durant 2 heures 15 d’une visioconférence « cordiale » et un brin « solennelle », ce collectif d’organisations de la société civile (2) a réuni les responsables de tous les partis et mouvements politiques de gauche. Un premier « tour de chauffe » qui leur a permis de mesurer une volonté brûlante des partis d’agir dans un cadre unitaire, pour des actions concrètes (3). La digue entre le mouvement social et les formations politiques s’est donc ébréchée, ce qui constitue un événement majeur au regard de l’histoire de la gauche française.

Lire > La gauche au grand complet engage un travail commun sur le « monde d’après »

Le contexte pandémique semble avoir piqué au vif toutes les forces politiques, contribuant à ces changements d’ambiance. « Nous sommes dans une phase d’accélération de l’histoire, qui nous incite à prendre nos responsabilités et à nous rassembler, raconte Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre, parce que nous faisons face à des lobbys très puissants qui ont historiquement toujours tiré leur épingle du jeu en temps de crise. » La coalition « plus jamais ça » a néanmoins une histoire plus ancienne que celle du coronavirus.

Il faut remonter, au moins, jusqu’au mois d’août 2019, et un débat réunissant à Hendaye, dans le cadre du contre-sommet du G20 à Biarritz, Greenpeace, la CGT, Attac et Solidaires. Invitées à débattre de l’articulation entre l’écologie et le social, ces organisations se promettent de resserrer leurs liens et d’impulser des initiatives communes. La France est secouée depuis de longs mois par des forces qui s’enracinent, mais ne parviennent pas à s’additionner. « Le mouvement climat, le mouvement des gilets jaunes et le mouvement contre la réforme des retraites ont mis dans l’esprit de chacun, comme une évidence, le slogan “fin du mois, fin du monde, même combat “», témoigne Aurélie Trouvé.

Greenpeace et la CGT apprennent à s’apprivoiser

Huit organisations (4) se regroupent autour d’un premier texte commun publié en janvier, mais nourrissent des objectifs plus ambitieux : l’élaboration d’une plateforme commune de revendications, écolo et sociale, qui puisse être présentée dans le cadre de l’université d’été des mouvements sociaux, programmée à Nantes en août 2020. « Nous voulions travailler ensemble sur des questions de fond comme l’industrie et l’alimentation, résume Éric Beynel, porte-parole de Solidaires. On a fait des groupes et des sous-groupes, échangé pendant de longues heures pour trouver des mesures consensuelles. » Greenpeace et la CGT apprennent à s’apprivoiser, comme Attac et Oxfam, dont l’attirail de propositions est parfois différent. « C’est une grande force d’avoir fait ce rassemblement, car la crise qui s’annonce va nous confronter à des questions qui divisent et à une volonté de placer l’écologie au second plan pour la relance économique », se félicite Benoît Teste, secrétaire général de la FSU.

Le coronavirus précipite les choses et conduit le collectif, rejoint par dix autres organisations, à publier, aux premiers jours du confinement, un appel réclamant des moyens pour les hôpitaux, « Plus jamais ça, préparons le monde d’après ». C’est à l’issue de cet appel, doublé d’une pétition qui a recueilli à ce jour 180 000 signatures, que les partis et mouvements politiques, un par un, se sont spontanément manifestés auprès des organisations signataires. Décision est prise de les convier à une discussion collective qui semblait inimaginable il y a peu de temps.

Le 20 mai, ce sont donc 52 responsables de toutes les composantes du mouvement social et écologiste, de Philippe Martinez (CGT) à Cécile Duflot (Oxfam) en passant par Aurélie Trouvé (Attac) et Jean-François Julliard (Greenpeace) et, côté politique, Jean-Luc Mélenchon (LFI), Julien Bayou (EELV), Olivier Faure (PS), Olivier Besancenot (NPA), Claire Monod (Génération·s) et Raphaël Glucksmann (Place publique), qui ont échangé autour de stratégies d’actions communes. La plupart ont d’abord tenu à formuler un « éclaircissement » : aucune discussion électorale n’est à l’ordre du jour et personne ne nourrit (officiellement) l’espoir que les débats accouchent d’une structure politique qui supplante – et efface – les autres. Néanmoins, la volonté de converger demeure inédite, par son ampleur.

En gelant la vie politique et militante, le confinement a paradoxalement aidé les regroupements en tous genres. Le déconfinement marquera donc un passage délicat de la théorie à la pratique. En mai 2018, un an après l’élection d’Emmanuel Macron, un large éventail d’organisations politiques (LFI, NPA, PCF, Génération·s et EELV) et de la société civile (CGT, Solidaires, Attac) avait donné rendez-vous aux Français dans la rue pour une « marée populaire », qui n’avait pas débordé du lit des mobilisations classiques. Ces acteurs se souviennent donc qu’une mobilisation ne se décrète pas, même quand les vents sont favorables. Le décor a néanmoins changé et l’alliance s’est élargie avec les organisations écologistes. Le collectif « Plus jamais ça » est aussi allé nettement plus loin dans sa démarche en élaborant des propositions concrètes. Et son « plan de sortie de crise » est signé par des organisations, non plus simplement des responsables en leur nom propre. « Cela veut dire qu’on doit respecter les rythmes de chacun pour tenir compte de la vie démocratique interne de chaque organisation, c’est aussi ce qui fait notre force », estime Aurélie Trouvé.

Un foisonnement d'initiatives

Le collectif « Plus jamais ça » est loin d’être la seule tentative de rassemblement. Depuis le début du confinement, l’énergie (virtuelle) des mouvements sociaux est débordante et les appels regroupant des palettes toujours plus larges de personnalités sont indénombrables. Nicolas Hulot et le leader de la CFDT, Laurent Berger, ont réactivé leur initiative lancée il y a un an autour d’un « pacte pour le pouvoir de vivre », rassemblant 55 organisations de la galaxie sociale-démocrate et du domaine humanitaire. Vingt personnalités ont constitué un Conseil national de la nouvelle résistance (CNNR), autour de Gilles Perret, réalisateur du documentaire sur le programme national de la résistance.

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Ils devaient livrer leurs premiers travaux le 27 mai à l’occasion de la journée nationale de la Résistance. Une palette encore plus large de 150 personnalités propose l’organisation d’une « convention du monde commun », réunissant dans les prochains mois des citoyens, des formations politiques, des associations, des syndicats et des ONG. Et 200 artistes et scientifiques internationaux (de Madonna à Jean Jouzel) signaient le 6 mai un appel dans Le Monde pour dire « non à un retour à la normale ». « Tous ces appels convergent sur 90 % de leurs propositions, juge l’ex-socialiste Gérard Filoche, qui participait avec deux membres de la Gauche démocratique et sociale à la réunion du 20 mai. Tout le monde dit la même chose ! Il faut mettre à jour des points essentiels et déterminer des actions communes. »

Les regroupements d’organisations sont aussi nombreux, chez les profs, dans le secteur hospitalier, parmi les féministes ou les écologistes… Dans le monde syndical, la CGT fait face à un foisonnement et, comme c’est désormais une habitude, à des initiatives autonomes de sa base. Autour de l’avocat Fiodor Rilov, en rupture non feinte avec la direction du syndicat, plusieurs syndicats CGT d’usines où l’emploi est menacé (Bosch, Cargill, General Electric, Michelin…) ont publié un appel commun pour demander que les régions s’opposent aux plans sociaux. Ils espèrent incarner une voix commune sur le terrain des fermetures d’usine et des destructions d’emplois, en étant rejoints par d’autres syndicats. Une convergence avec le collectif « plus jamais ça » semble possible, car parmi ses 34 propositions figure l’interdiction des licenciements dans les entreprises qui réalisent des bénéfices.

D’autres regroupements aux contours chaque fois différents sont apparus partout en France. Aurélie Trouvé en dénombre une trentaine, avec ou sans les partis politiques. C’est ce bouillonnement que tente d’épouser le collectif « Plus jamais ça », pour donner à son attelage hors du commun la force vive qui pourrait faire naître un véritable mouvement social. « La grande force de ce mouvement, c’est qu’il n’appartient à personne », assure la porte-parole d’Attac. Sa grande faiblesse pourrait néanmoins être la lourdeur du dialogue unitaire et une dilution des forces.

« Il faut que les comités locaux se multiplient »

La chose doit donc trouver une manière inédite de secouer le paysage politique, dans un contexte de déconfinement partiel qui rend toute mobilisation impossible. En attendant de pouvoir regagner la rue, chaque organisation compte mailler le territoire grâce à ses bases locales pour faire vivre, enrichir et compléter le panel de propositions. « Débattons partout, clame le collectif dans son texte commun, mobilisons-nous sur le terrain pour changer le système et exiger des pouvoirs publics des transformations radicales ! » Il s’agit de faire en sorte que la greffe prenne sur le terrain. « Il faut que les comités locaux se multiplient, pour que le projet soit porté par la population et qu’une parole remonte de la base », préconise Janine Vaux, de la Convergence services publics.

Un second rendez-vous est prévu début juin entre les organisations du collectif et les partis politiques, pour discuter sur la base des propositions publiées le 26 mai. Le consensus de départ devrait être mis à rude épreuve, au regard du contenu du texte_._ La suite de ce dialogue d’un genre nouveau devra s’écrire étape par étape, probablement d’abord par des actions en faveur d’un « plan hôpital » ambitieux.

Ainsi, le collectif « Plus jamais ça » peut servir de cadre pour faire progresser le dialogue entre la société civile et les partis politiques. « Les mouvements représentés sont assez divers et ont fait leurs preuves sur le terrain, ajoute Clémence Dubois, de l’ONG 350.org. On pourrait donc imaginer que les politiques soient prêts à se ranger derrière nous. » Le mouvement social semble en tout cas résolu à regarder les responsables politiques dans le blanc des yeux.


(1) 350.org, Actionaid, Alternatiba, ANV-COP 21, Attac, CGT, Confédération paysanne, Convergence nationale services publics, Droit au logement, FSU, Fondation Copernic, Greenpeace, les Amis de la Terre, Notre affaire à tous, Oxfam, Reclaim Finance, Solidaires, Unef, UNL, Youth for Climate.

(2) 16 organisations au total regroupant les mêmes que l’appel des 20, sans Actionaid, Alternatiba, ANV-COP 21, Reclaim Finance, Youth for Climate, mais avec le Man.

(3) Retrouvez sur Politis.fr le récit de cette réunion qui s’est tenue à huis clos, mais que nous avons reconstituée en interrogeant une dizaine de participants. La gauche au grand complet engage un travail commun sur le « monde d’après », 21 mai.

(4) Les Amis de la Terre, Attac, CGT, Confédération paysanne, FSU, Oxfam, Greenpeace, Solidaires.


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