La longue histoire des personnes transgenres

À l’heure où même le Défenseur des droits demande l’autodétermination pour les personnes en inadéquation avec leur assignation de genre, la recherche nous apprend que l’égalité des droits est en attente depuis très longtemps.

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En 1972, Le Torchon brûle (« menstruel » des femmes en révolte) publiait l’hymne : « Nous qui n’avons pas d’histoire, les femmes… » Si on le chante toujours à l’heure des women et des gender studies, on sait bien désormais que les femmes ont une histoire. On avait juste, pendant longtemps, pensé qu’elle ne valait pas la peine d’être étudiée.

Quarante ans après, nous vivons aujourd’hui les débuts de l’histoire des transidentités. Question longtemps étudiée par les psychologues, elle l’est désormais par la sociologie, l’anthropologie et l’histoire. Cela ne signifie pas qu’il existait dans le passé des personnes semblables aux personnes transgenres que l’on rencontre aujourd’hui, ou qu’elles traversaient les mêmes difficultés. Cela signifie que l’idée que le genre puisse avoir des frontières mobiles, que le vécu ne soit pas toujours en adéquation avec les assignations de naissance, n’est pas née avec la révolution médicale de l’hormonothérapie.

Ce sont des personnes militantes, souvent elles-mêmes concernées, qui ont mobilisé la recherche sur la question. L’écrivaine Leslie Feinberg faisait la comparaison entre Europe et Amérique précoloniale en improvisant des recherches historiques en dialogue avec son histoire personnelle de transition de genre (1). Plus récemment, la chercheuse états-unienne Susan Stryker a ouvert un département de trans studies à l’université d’Arizona, menant des recherches transdisciplinaires et historiques. Anticipant sur les institutions muséales, l’artiste Chris E. Vargas a fondé en 2017 un projet de musée (fictif pour l’instant), le Museum of Trans Hirstory & Art (Motha) (2).

Cette histoire a aussi été écrite par des médiévistes byzantinistes : Évelyne Patlagean, Valerie Hotchkiss, Georges Sideris. Parmi la trentaine de personnes saintes du Moyen Âge qui ont changé de genre au cours de leur existence, certaines sont des personnages historiques pour lesquels on dispose de témoignages plausibles (Matrôna-Babylas au IVe ou Hildegonde-Joseph au XIIe siècle). On a aussi continué à écrire des histoires fabuleuses sur le même modèle : fuite face à un mariage forcé, vie quotidienne en non-mixité masculine. Une sainte byzantine du IIIe siècle, sans doute fictive, Eugénie-Eugène, était visible sur les chapiteaux des églises, comme sur les pages des manuscrits, sous une apparence parfois masculine, parfois féminine. Eugénie aurait été convertie au christianisme par ses esclaves Prothe et Hyacinthe (des frères eunuques) et aurait fui ses parents avant le mariage pour se faire moine sous le nom d’Eugène. Eugène-Eugénie finit par convertir toute sa famille et ils furent tous martyrisés ensemble. Lors du procès de réhabilitation posthume de Jeanne d’Arc (1455-1456), on résolut le problème de son habit masculin en faisant référence à la suprême autorité que représentait Eugénie, dont la sainteté n’était pas mise en question. Il ne s’est jamais agi de faire de Jeanne une sainte au XVe siècle, mais son habit masculin (suspecté d’hérésie) fut validé par cette référence historique.

Ces expériences ne pouvaient être valorisées qu’à la seule condition d’être vécues par des personnes abstinentes, à la vertu irréprochable. On connaît des cas bien réels de femmes transgenres arrêtées pour pratique de la prostitution aux XIVe et XVe siècles (John Eleonore Rykener et Rolandina-Rolandino Ronchaia). Sylvie Steinberg a dénombré plus d’une centaine de cas de personnes, sous l’Ancien Régime, découvertes sur les champs de bataille, dans les bateaux, dans les monastères, qui vivaient selon un genre différent de celui qui leur avait été assigné à la naissance (3). Mais la référence aux saintes transgenres, parfois encore défendue lorsque ces personnes étaient arrêtées pour délit de « travestissement », ne suffisait plus à les excuser. Leur comportement était beaucoup plus contrôlé en raison de la suspicion sur leur sexualité. Les luttes du XXe siècle, les pavés lancés à Stonewall par Marsha P. Johnson, méritent de s’inscrire dans une histoire de longue durée.

(1) Transgender Warriors, Making History from Joan of Arc to Dennis Rodman, Leslie Feinberg, Beacon Press, 1996.

(2) Le terme « hirstory » renvoie au pronom singulier neutre (ou multiple) anglais hir, faisant une place dans la langue, et dans l’histoire, aux personnes trans [NDLR].

(3) La Confusion des sexes. Le travestissement de la Renaissance à la Révolution, Sylvie Steinberg, Fayard, Paris, 2001.

Clovis Maillet Professeur d’histoire et de théorie des arts à l’École supérieure d’art et de design (Angers), vient de publier _Les Genres fluides. De Jeanne d’Arc aux saintes trans,_éditionsArkhê. Il est également chercheur associé du groupe « anthropologie historique du long Moyen-Âge » au Centre de recherches historiques de l’École des hautes études en sciences sociales (Alhoma-CRH/EHESS).


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