« Venise doit réduire drastiquement le nombre de ses visiteurs »
Clara Zanardi analyse les conséquences du « tout-tourisme » imposé à la ville depuis des décennies, et dont la pandémie a brutalement révélé l’impasse.
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Après des études de philosophie, Clara Zanardi, née en 1988 à Belluno (dans le nord de la Vénétie alpine), a remporté une bourse pour son doctorat en anthropologie sociale et humaine, consacré au départ à la question du tourisme à Venise. Sur un tel sujet, elle préfère travailler à l’université de Trieste, dans la région voisine du Frioul, afin d’avoir plus de latitude dans son étude critique du développement économique et social de la Sérénissime, notamment face à sa « monoculture » quasi obsessionnelle du tourisme de masse. Au fil de ses recherches, elle découvre que très rares sont les travaux consacrés au véritable « exode », massif et « structurel », des Vénitiens depuis l’après-guerre vers la « terre ferme », conséquence directe de ce modèle quasi-uniforme d’expansion économique.
Comme beaucoup de diplômé·es d’études supérieures en Italie, en particulier en sciences sociales, Clara Zanardi ne trouve pas vraiment de débouchés professionnels. Et dénonce ce « gâchis énorme » puisque « l’Italie forme une bonne partie de sa jeunesse, en général avec un très bon niveau, mais n’est pas capable de la retenir pour travailler ici, alors que ces jeunes pourraient lui apporter beaucoup, ce dont elle aurait bien besoin ! » Ne souhaitant pas (comme tant de ses compatriotes bien formé·es de son âge) partir à l’étranger, la jeune docteure enchaîne donc les petits boulots : garde d’enfants, vendeuse dans des magasins destinés aux touristes ou femme de chambre dans les grands hôtels.
Passionnée par sa ville et l’environnement lagunaire (aujourd’hui très fragilisé) qui l’entoure, vivant avec son compagnon, qui a eu la chance de trouver un studio à deux pas du pont du Rialto, enjambant le Canal Grande, Clara Zanardi milite dans nombre de collectifs qui tentent de proposer une voie alternative à l’impasse du « tout-tourisme » à Venise, pour permettre à ses habitants d’y résider et d’y travailler.
Alors que la pandémie de Covid-19 a soudain interrompu le flux incessant de visiteurs, vous soulignez que les pouvoirs publics, nationaux mais aussi locaux, s’emploient autant que possible à soutenir le marché du tourisme.
Clara Zanardi : En effet, l’État a promulgué de nombreuses dispositions pour l’ensemble de ce secteur. En commençant par la restauration, qui a connu une croissance extrêmement forte à Venise. Une croissance, bien évidemment, qui n’est soutenue en aucun cas par la demande locale, puisque c’est une activité qui s’adresse principalement aux touristes. Si les petits propriétaires ou gérants du secteur se plaignent de n’être pas assez aidés, les mesures prises leur permettent de continuer à payer les salaires de leurs employés, d’accroître leur occupation de l’espace public (avec des terrasses élargies), voire les exemptent des taxes en vigueur, comme celles sur les ordures ménagères. Alors que c’est le parfait exemple d’un secteur qui aurait dû être redimensionné, puisque le nombre de structures est phénoménal. Tout cela pour attendre que le business du tourisme reprenne comme avant, y compris pour les hôtels et ses autres acteurs…
Ce secteur pèse beaucoup dans l’économie italienne…
Oui, celle-ci a fortement investi dans le tourisme (et Venise est l’un des exemples les plus évidents, sinon caricaturaux, de cette politique que l’on observe depuis les années 1970, dans ce pays sans doute plus qu’ailleurs), au préjudice d’autres secteurs, puisque les ressources ne sont pas illimitées. Cela génère beaucoup de travail au noir et d’emplois précaires, avec d’énormes quantités de déchets et un fort impact environnemental. Enfin, cette politique est source d’une grande concentration de richesses dans les mains d’un nombre très réduit d’acteurs