Quand les « indésirables » étaient espagnols

La volonté de « trier » les candidats à l’immigration venus d’Afghanistan résonne douloureusement avec l’histoire des réfugiés qui fuyaient le franquisme à la fin des années 1930.

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Dans un entretien accordé à l’AFP et publié par L’Express le 24 août dernier, le directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, Didier Leschi, établissait une distinction entre les demandeurs d’asile afghans arrivés en France ces dernières années et ceux évacués par la France depuis la chute de Kaboul aux mains des talibans. Il estimait que les seconds, des familles issues des élites afghanes, s’intégreraient mieux en France que les premiers, constitués à 90 % de jeunes « hommes célibataires (1) ». Il introduisait ainsi une différenciation sociale et économique entre les demandeurs, en contradiction avec les textes régissant le droit d’asile. Le lendemain, au micro d’Europe 1, il soulignait l’« extrême vigilance des services de sécurité » à l’égard des « extrémistes » qui pourraient s’infiltrer parmi les demandeurs d’asile : « Ils profitent de nos failles parce que nous sommes une société accueillante […]. Il faut à la fois maintenir ce caractère accueillant et démocratique et en même temps il ne faut pas être angélique. » Des préoccupations qui rappellent celles qu’exprimèrent les diplomates français face aux Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes de 1936 à 1939… et qui aboutirent au durcissement des conditions d’accueil des réfugiés.

Depuis l’échec du coup d’État franquiste en juillet 1936, l’Espagne est plongée dans la guerre civile. Dans les territoires républicains, les organisations ouvrières ayant participé à la résistance contre le coup d’État s’emparent du pouvoir local : c’est la révolution. Cependant, les forces franquistes progressent rapidement depuis Séville, au sud, et Pampelune, au nord. Leur avancée s’accompagne d’une répression sanglante et provoque, dès la fin de l’été 1936, un premier exode de 15 000 Espagnols qui se réfugient en France. L’ambassadeur français en Espagne, Jean Herbette, insiste alors sur « la nécessité de faire des différences » entre les réfugiés. Si la population civile mérite « de trouver d’emblée […] un accueil hospitalier », il veut éviter l’entrée des miliciens, accusés d’importer la révolution et la guerre civile en France. Avec l’aide des services de police, les consuls dressent des listes d’Espagnols indésirables – souvent anarchistes – auxquels l’accès au territoire français est interdit.

Les conditions d’accueil se durcissent encore à l’été 1937, quand 120 000 Espagnols fuient l’avancée des troupes franquistes du Pays basque aux Asturies. Jean Herbette préconise alors d’interdire le débarquement en France des réfugiés, qu’il accuse de déstabiliser le marché du travail. Si le gouvernement français ne suit pas son avis, il ordonne cependant en juin 1937 le refoulement des hommes de 18 à 45 ans entrés sur le territoire depuis le début de la guerre. Les femmes avec enfants ou justifiant de ressources sont autorisées à rester.

En mars 1938, la situation se détériore encore : 25 000 Espagnols fuient la progression franquiste en Aragon et traversent les Pyrénées. Le nouvel ambassadeur français en Espagne, Eirik Labonne, alerte sur l’arrivée massive « [de] déserteurs, [de] malades, [de] candidats chômeurs, [de] condamnés de droit commun ». Il préconise le renforcement des contrôles à la frontière et le transport en Afrique du Nord des réfugiés qui la franchiraient. Face à ces mises en garde, le gouvernement Daladier adopte, le 2 mai puis le 12 novembre 1938, des décrets-lois qui établissent une distinction entre la « partie saine et laborieuse de la population étrangère » et les étrangers « indésirables » qui doivent être expulsés ou internés (2).

Ces décrets règlent le sort des réfugiés. En février 1939, la Catalogne tombe aux mains du général Franco et 470 000 Espagnols passent la frontière. Hommes, femmes et enfants sont aussitôt internés dans des camps de concentration aux conditions épouvantables (3). Seules cinq options s’offrent à eux pour en sortir : le retour en Espagne, l’émigration en Amérique latine, se faire embaucher à l’extérieur des camps ou s’enrôler dans l’armée au sein des Compagnies de travailleurs étrangers ou de la Légion étrangère. La politique de la France à l’égard des réfugiés espagnols n’a alors rien d’angélique… ni d’accueillant !

Par Nathan Rousselot Doctorant en histoire contemporaine à l’université de Nantes.

(1) « Magistrats, médecins… un profil qui “va faciliter l’intégration” des Afghans évacués en France », www.lexpress.fr, 24 août.

(2) L’Exil des républicains espagnols en France. De la guerre civile à la mort de Franco, Geneviève Dreyfus-Armand, Albin Michel, 1999.

(3) Camps d’étrangers. Le contrôle des réfugiés venus d’Espagne (1939-1944), Grégory Tuban, Nouveau Monde, 2018.


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