Un nouvel éclairage sur les Lumières

En partant de questions d’actualité, cet ouvrage dévoile un XVIIIe siècle charnière dans l’avènement d’une modernité ambivalente, de la construction de l’État, mais aussi de la sphère politique et de la société civile.

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Dans l’imaginaire collectif, le XVIIIe siècle reste associé à une poignée de souvenirs lisses : les philosophes des Lumières, les controverses de la république des lettres, la subversion feutrée des salons. Ce siècle se serait déroulé dans l’éther de débats livresques et son legs tiendrait tout entier dans quelques textes et polémiques célèbres, de l’Encyclopédie à l’affaire Calas. Il ne serait plus actuel à nos yeux que par certains objets littéraires (de Montesquieu à Germaine de Staël en passant par Diderot, Rousseau et Voltaire) certifiés par l’enseignement – c’est-à-dire par l’État – comme un canon, un panthéon de « classiques ».

Ces « classiques » sont au cœur des débats publics qui, hier et aujourd’hui, ont mobilisé le thème des « Lumières ». Dans la France du XIXe siècle déjà, tous les combats relatifs à l’éducation, la laïcisation ou la liberté d’expression empruntaient leur grammaire aux Lumières, les adversaires endossant tantôt les habits des anti-philosophes du siècle précédent, tantôt ceux des critiques de l’absolutisme et des jésuites. Aujourd’hui encore, le concept de « Lumières » est au cœur d’âpres controverses, revendiqué à la fois par une gauche progressiste et par les pourfendeurs du « wokisme », mais aussi attaqué pour le caractère exclusif de son universalisme proclamé.

L’ouvrage Échos des Lumières fait le pari de donner à voir un autre XVIIIe siècle, qui ne se limite pas à ces figures célèbres, ces grandes causes et ces conflits de valeurs, qui fasse entendre d’autres paroles et se situe au niveau de l’expérience vécue, des rapports sociaux et des luttes politiques du quotidien. Chaque chapitre part d’une question de notre actualité pour l’éclairer au moyen d’un détour par le siècle des Lumières. La promiscuité, la sylvothérapie, la souffrance animale, les incendies urbains, la lutte contre la pauvreté, le viol et sa répression, les fake news, le conspirationnisme, le racisme, les épidémies et l’inoculation, les violences policières… Toutes ces questions que se posait le XVIIIe siècle sont encore les nôtres.

Ce n’est pas saborder le passé que de l’aborder au présent. Nourri des apports les plus récents de l’histoire urbaine, de l’histoire économique et sociale, de l’histoire des savoirs, l’ouvrage souligne la proximité autant que l’étrangeté de ce siècle. Il montre à quel point le XVIIIe siècle fut une période charnière dans l’avènement d’une modernité ambivalente, du point de vue des transformations de l’espace urbain, de la construction de l’État, mais aussi de la sphère politique et de la société civile. Le XVIIIe siècle se présente alors comme un temps des possibles, où tout n’était pas encore joué. Si l’État renforçait son emprise par ses savoirs administratifs et ses interventions dans la vie sociale, il apparaît aussi dans ces pages comme un pouvoir impuissant, contesté, ignoré ou contourné. Les transformations des villes, plus policées, mieux éclairées et protégées contre les incendies et les accidents, tendaient effectivement à la « civilisation des mœurs », mais l’espace urbain restait un terrain ouvert aux petits métiers et à la prostitution, aux individus interlopes et aux affaires louches, aux micro-écarts par rapport à la loi et aux crimes sordides, aux rigueurs du froid et aux terreurs de la nuit. Enfin, ce siècle aux lois sociales d’airain, pétri d’inégalités de droit et de fait, voyait sourdre des contestations d’une impressionnante radicalité : avec l’expropriation du clergé et des émigrés, le maximum des prix, la lutte contre les élites corrompues et l’ouverture d’une sphère publique démocratique, la Révolution ouvrit des perspectives dont allaient s’inspirer tous les rebelles et les subversifs des siècles postérieurs.

Échos des Lumières se veut un outil de démocratisation de l’histoire et le support d’un savoir émancipateur. L’histoire permet d’échapper à la stupeur que produit le sentiment d’absolue nouveauté du contemporain. Toute historicisation a des vertus critiques : elle révèle l’inévidence de l’advenu, contre les téléologies qui donnent l’ordre existant pour nécessaire et irrépressible. L’ouvrage est bien, en cela, l’héritier du siècle des Lumières, entre tous acquis à l’idée que le savoir élève, que la connaissance émancipe.

par Guillaume Lancereau, Suzanne Rochefort et Jan Synowiecki Docteur·es en histoire, auteurs et autrice d’Échos des Lumières, Nouveau Monde Éditions, 376 pages, 19,90 euros.


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