La civilisation des affaires

Économiste et historien, Georges Corm analyse
dans un essai passionnant
les idéologies et les structures du « nouveau gouvernement
du monde ».

Denis Sieffert  • 2 décembre 2010
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Chaque livre de Georges Corm est un événement. La somme consacrée au Proche-Orient ( le Proche-Orient éclaté , La Découverte, réédité de 1999 à 2007) constitue une référence pour ceux qui travaillent sur cette région ou s’y intéressent. Son Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte 2002) fut l’une des premières réfutations argumentées de la théorie du « choc des civilisations ». Avec son dernier ouvrage, le Nouveau Gouvernement du monde , il renoue avec sa spécialité : l’économie. Mais pas seulement. C’est aussi en politologue et en homme engagé que Corm analyse les processus de la mondialisation néolibérale, dont il conteste l’inéluctabilité.

Il revient sur les différentes étapes de la construction du nouveau dogme monétariste et les dérives du système bancaire, et sur des débats interdits par la pensée dominante : la place de l’État, la question de la flexibilité des salaires et l’idéologisation de la baisse des impôts. À bon escient, il retrace l’histoire des réformes du système des retraites. Se souvient-on que le « modèle » libéral en ce domaine a d’abord été défini par le général Pinochet, au Chili ? Une promiscuité peu gratifiante pour nos vieilles démocraties occidentales.
Corm travaille également sur les constructions idéologiques. Il montre comment les concepts du néolibéralisme se sont imposés, il pointe le « prêt-à-porter idéologique » qui s’impose dans l’enseignement des sciences économiques, en premier lieu aux États-Unis. Mais la partie la plus originale de son livre est peut-être celle qui fait directement écho à son titre.

Corm évoque alors ce petit nombre de personnages influents qui « gouvernent » le monde. Il est évidemment à cent lieues d’une quelconque théorie du complot. Il s’agit plutôt pour lui de conjonctions et de convergences qui s’opèrent autour d’intérêts particuliers, mais aussi de valeurs nouvelles. Dans ce système, dit-il, « l’argent et l’intelligence sont liés » .

Car même le plus cynique des systèmes a besoin de justifications éthiques, ou prétendues telles. Il cite le mot de l’économiste Kenneth Galbraith, qui, au contraire, préconise un « scepticisme renforcé qui associerait résolument l’optimisme trop affiché à l’imbécillité probable » , car, dit-il, il est possible que celui qui est « en étroite relation avec l’argent » « soit imbu de sa personne et qu’il tende à l’erreur jusqu’à l’extravagance » . Corm montre que, dans la chaîne de construction de l’idéologie néolibérale, il y a évidemment un langage. Les mots du marxisme ou de toute doctrine sociale ont été peu à peu chassés des manuels scolaires, des universités et des travaux des économistes. Georges Corm en vient à une véritable nomenclature des structures et autres réseaux qui forment ce que l’auteur appelle « la bureaucratie mondialisée » , états-majors d’institutions internationales, chercheurs et adeptes de think tanks. Il n’oublie pas certains dirigeants d’ONG, évoquant ces organisations des droits de l’homme qui ne soutiennent pas officiellement le dogme néolibéral – ce n’est pas leur domaine de compétence –, mais qui se gardent bien de dénoncer les atteintes aux libertés dans les pays alliés des États-Unis et de l’Europe, quand elles se montrent très « agressives » à l’encontre des autres. Il évoque la différence de traitement entre la Chine et l’Arabie Saoudite, qui fait partie de la sphère d’influence économique américaine.

Et puis il y a bien sûr le rôle des médias. Georges Corm nous conduit ensuite très logiquement vers la construction d’alternatives. Il dresse au passage un bilan de l’altermondialisme, dont il décompose les variantes. La singularité du propos réside ici dans le fait que son « altermondialisme » voit large ; depuis la doctrine sociale de l’Église jusqu’à la résistance « fondamentaliste » dans les mosquées. C’est d’ailleurs une caractéristique de la pensée de Corm que d’éviter le double écueil du relativisme absolu des valeurs, et de l’ethnocentrisme américano-européen. Entre autres chemins proposés pour « réveiller les consciences » , il propose évidemment la « réhabilitation du politique » . Il est temps, écrit-il, que « les changements d’organisation spatiale qui affectent le destin de millions de personnes ne soient plus dictés par le principe unique du libre-échange, mais bien par la volonté correctement représentée […] des membres de chaque collectivité » .

Le Nouveau Gouvernement du monde, Georges Corm, La Découverte, 300 p., 19 euros.
Idées
Temps de lecture : 4 minutes
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