Le roman national-républicain, ou la fabrique de la « France au sommet des civilisations »

Le philosophe et politiste Olivier Le Cour Grandmaison retrace la construction et la diffusion, depuis la IIIe République, du roman national-républicain, appuyé sur le mythe de la grandeur française.

Olivier Doubre  • 21 novembre 2025 abonné·es
Le roman national-républicain, ou la fabrique de la « France au sommet des civilisations »
L’incendie des Tuileries (1871), huile sur toile de Georges Clairin représentant l’évènement survenu à la fin de la Commune.
© Musee d’Orsay, Paris.

Né sous la IIIe République, le « roman » national-républicain a eu pour fonction première de réhabiliter la grandeur de la France et de pacifier la situation sociale et politique. Particularisme français, il continue d’alimenter le mythe d’une nation exceptionnelle, universaliste et civilisatrice. Olivier Le Cour Grandmaison le décrypte à travers deux ouvrages.

Diriez-vous que votre livre intitulé La Fabrique du roman national-républicain est un travail de déconstruction d’une idéologie dominante ou d’une doxa très française ?

Olivier Le Cour Grandmaison : Il s’agit d’un travail qui s’emploie à rendre compte des origines, des mutations et de l’actualité du roman national-républicain, que l’on peut et que l’on doit tenir pour une « mythidéologie », syntagme (ou concept) que j’emprunte à Marcel Détienne (1). C’est-à-dire une idéologie qui est à la fois une mythologie (dans le sens où elle narre des origines et un passé mais aussi un présent prétendument prestigieux) et une représentation de la France et de sa place, évidemment supposée supérieure, dans le monde.

Il s’agit en fait d’installer, avec ce roman national, la France au sommet des civilisations, de la culture, de la philosophie, de l’histoire, des sciences humaines, des arts, de la langue évidemment (la langue des Lumières, de la raison, de Descartes). Cette langue qui permet d’universaliser, la culture et la civilisation françaises.

De ce point de vue, il s’agit bien d’une déconstruction qui cherche à établir une différence substantielle entre ce qui relève du roman national-républicain et ce qui relève d’une histoire à la fois sociale, politique et juridique. Or le roman national-républicain revêt bien la caractéristique d’une idéologie puisqu’il se présente non comme une idéologie, mais comme la vérité incontestable sur les origines, le passé, le présent et le futur de la France.

À côté du roman « national-républicain », vous parlez aussi de roman « impérial-républicain », qui est en quelque sorte une sous-partie du premier, centré sur l’empire colonial français…

Il faut préciser que cette sous-partie ne désigne pas quelque chose de secondaire, mais doit être comprise comme une singularité ou une particularité – majeure – du roman ­national-républicain. Il s’agit en effet pour des acteurs politiques comme Jules Ferry et, plus largement, une bonne partie des élites politiques des IIIe, IVe et Ve Républiques qui l’ont soutenu, de faire entendre que la particularité de la colonisation française (par opposition aux colonisations britannique ou espagnole) serait non pas d’exploiter, d’opprimer, mais au contraire de civiliser en raison du passé, des traditions françaises, de la France comme héritière des Lumières, de la Révolution de 1789 et de la Déclaration des droits de l’homme. La colonisation française serait donc portée par la volonté de civiliser les peuples et les races inférieures, et de les élever – dans tous les sens du terme.

C’est là quelque chose d’absolument fondamental, dans la mesure où la construction de l’empire sous la IIIe République est à la fois pensée comme ce qui doit permettre à la France de redevenir une grande puissance européenne et mondiale, mais aussi de « résoudre », du moins de répondre, pour partie, à la question sociale. Or, celle-ci n’est pas, loin de là, une question secondaire. Les fondateurs de la IIIe République sont alors obsédés par ce qu’on appelle « la Sociale », c’est-à-dire la révolution, qui n’est pas un spectre lointain puisqu’ils ont été les contemporains de la Commune de Paris de 1871.

Ils cherchent donc à faire la démonstration que la IIIe République sera la première à pouvoir surmonter la révolution et à s’inscrire dans la longue durée, sur le plan à la fois politique, social et institutionnel. D’où l’importance de ce roman ­impérial-républicain, qui va permettre de célébrer la grandeur de la France et d’inscrire très vite dans les manuels scolaires son rétablissement par cette grandeur impériale, notamment lorsqu’en 1913 la France devient – pour la première fois dans son histoire – la deuxième puissance mondiale.

En quoi consiste donc ce roman national-républicain, et la IIIe République fut-elle la période où, tel son âge d’or, il fut élaboré et diffusé ?

L’expression de roman national-républicain permet de faire la distinction entre ce qui relève effectivement d’une mythologie nationale-républicaine et ce qui relève de l’histoire à la fois politique, sociale et juridique. Et ses origines, si ce n’est son âge d’or, naissent sous la IIIe République, dans la mesure où les fondateurs puis les dirigeants de celle-ci se sont trouvés confrontés à deux

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Idées
Temps de lecture : 8 minutes

Pour aller plus loin…

Henri Krasucki, la dignité par le combat
Témoignage • 25 septembre 2026 abonné·es

Henri Krasucki, la dignité par le combat

Dans un témoignage posthume sur sa jeunesse ouvrière, puis comme cadre des jeunes résistants FTP-MOI à Paris, jusqu’à sa déportation à Auschwitz, le syndicaliste révèle son humanisme et son respect pour le travail, l’engagement et la culture.
Par Olivier Doubre
Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »
Entretien • 21 septembre 2026 libéré

Olivier Faure : « Je ne vois pas ce qui pourrait conduire vers une autre décision que la censure »

Alors que le gouvernement prépare un plan d’économies budgétaires inédit et que les divisions à gauche persistent, le candidat à la primaire sociale-démocrate défend une autre voie : justice sociale et fiscale renforcée, investissements écologiques ambitieux et rassemblement des gauches autour d’un projet commun. Il expose sa vision d’une «France vivante» et les contours de sa candidature.
Par Lucas Sarafian
« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »
Entretien • 17 septembre 2026 abonné·es

« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »

Dans La Sommation technologique, l’essayiste et sociologue Irénée Régnauld analyse le terreau « technofasciste » en France et invite la gauche à s’emparer du « paradoxe numérique ».
Par Thomas Lefèvre
Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »
Entretien • 15 septembre 2026 abonné·es

Loi intégrale : « Sur certaines questions, nous ne pouvons pas faire de compromis »

Lancées avant l’été, les mobilisations autour de la loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles ont repris partout en France. Emmanuelle, du collectif #NousToutes, et Suzy Rojtman, du Comité national pour les droits des femmes, participent à deux initiatives distinctes, qui mettent en exergue les dissensus au sein du mouvement féministe.
Par Salomé Dionisi