Un canular au poil
Début mars, apparaît un site baptisé My hair cares. En une, des images tournées dans un salon de coiffure et une voix off expliquant doctement : « On ignore souvent que 500 grammes de cheveux humains sont capables d’absorber 5 litres de pétrole brut. » Il s’agit de la vidéo de lancement au Canada et aux États-Unis d’une vaste campagne environnementale de collecte de cheveux dans les salons de coiffure. Son initiateur, Enbridge, le géant canadien du gaz et du pétrole, détaille l’opération sur un autre site dédié à son futur projet de pipeline Northern Gateway. Les cheveux seraient conditionnés dans des bas nylon, en boudins de quelques mètres, et stockés le long du trajet du pipeline et à son point d’arrivée sur la côte Pacifique. « Nous prenons l’environnement très au sérieux » , affirme le directeur des Initiatives durables d’Enbridge, qui dit ainsi vouloir préparer des solutions respectueuses de l’environnement en cas d’improbables scénarios de fuites associées au Northern Gateway.
Tout cela sent le canular à plein nez, et la presse canadienne ne relaie que très peu. Un nouveau communiqué, faux lui aussi, signé Enbridge, se fâche tout rouge contre My hair cares. Il permet néanmoins à l’affaire de filtrer dans les médias. Et aux auteurs de se faire connaître. Il s’agit d’un groupe d’activistes, PERM pour People Enbridge Ruined In Michigan (Des gens ruinés par Enbridge dans le Michigan), aidés par les YesMen. Ils n’ont pas inventé cette idée loufoque de matelas de cheveux pour circonscrire les fuites de pétrole. Elle avait été lancée en mai 2010 lors de la catastrophe provoquée par la rupture du puits de forage de BP dans le Golf du Mexique, et reprise à l’époque par la presse internationale. Ne leur restait plus qu’à associer cette dérisoire solution au gigantesque projet Northern Gateway, pour attirer l’attention sur ses dangers potentiels. Ce double pipeline proposé par Enbridge devrait relier les champs de sables bitumeux de l’Alberta (au centre du Canada) à Kitimat (Colombie-Britannique, côte ouest) pour embarquer le pétrole dans des tankers. 1 172 kilomètres de tubes parcourant une zone montagneuse riche en lacs et en réserves naturelles, saumonières et indigènes. Cout estimé du projet : 5,5 milliards de dollars.
Pour les militants de PERM, ce projet va à l’encontre des intérêts de populations autochtones, de l’industrie du tourisme sauvage et de 80 % des habitants de la Colombie-Britannique y sont opposés. Le pipeline traverserait un millier de cours d’eau et de rivières où les saumons transitent et se reproduisent. Que se passerait-il en cas de fuite de pétrole ? PERM donne en exemple la rupture, en juillet 2010, d’un pipeline près de Battle Creek, dans le Michigan. Quelque trois millions de litres de pétrole brut se sont déversés dans la rivière Kalamazoo, avant qu’Enbridge n’intervienne. Six mois plus tard des témoins affirmaient que la firme se contentait de recouvrir les terrains pollués sans les nettoyer, et qu’elle faisait signer aux riverains des formulaires par lesquels ils s’engageaient à ne pas la poursuivre. « Ils ne sont pas préparés pour répondre aux fuites » , insistent les militants, qui rappellent qu’entre 1999 et 2008, 610 accidents ont été répertoriés.
http://www.myhaircares.com
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
La vie n’est pas un poney club (épisode 16)
La vie n’est pas un poney club (épisode 15)
La vie n’est pas un poney club (épisode 14)