Dexia, l’engrenage toxique

Issue d’une privatisation de certaines activités de la Caisse des dépôts engagée sous le gouvernement Balladur, Dexia est désormais en cours de démantèlement. Retour sur la faillite d’un système.

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La faillite de la banque franco-belge Dexia constitue un sacré retournement de situation. Cette banque est née en 1996 de la fusion du Crédit communal de Belgique et du Crédit local de France, après la privatisation de celui-ci, mise en œuvre en 1993 sous le gouvernement Balladur, dans le cadre d’une vaste réforme de la Caisse des dépôts. Nicolas Sarkozy, alors porte-parole du gouvernement et ministre du Budget, avait annoncé le désengagement de l’État du Crédit local de France, dont la vocation était d’accorder des prêts aux collectivités locales.

Quelque vingt ans plus tard, le même Sarkozy doit opérer un virage à 180 degrés. La création d’une nouvelle société financière publique, après la déroute de Dexia, a été annoncée au début de la semaine : il s’agit de la DexMa – pour Dexia Municipal Agency –, qui sera détenue par la… Caisse des dépôts. Elle ­succédera à une banque née avec de folles ambitions qui ont fait de ce mastodonte bancaire le numéro un mondial du financement des collectivités.

Ce n’est qu’en 2008 que les dérives de ce symbole de l’économie libérale sont révélées. Dexia s’est lancée dans des opérations spéculatives sur les produits financiers dérivés et les prêts « toxiques » 1 aux collectivités locales. La banque plonge, prise dans les subprimes, les fameux crédits immobiliers de sa filiale américaine FSA, acquise dans les années 2000. Elle est sauvée in extremis par les gouvernements français, belge et luxembourgeois, qui injecteront 6,4 milliards d’euros pour recapitaliser la banque, « sans conditions, au seul profit des actionnaires, alors que les actifs douteux ont été maintenus au bilan et se sont accrus de 23 milliards d’euros, qui sont autant de dettes publiques pour les États européens » , proteste l’association Attac.

Une autre catastrophe se profile avec les prêts aux collectivités. En 2008, la Cour des comptes émet des réserves sur les produits financiers proposés par la banque. Elle note que « le succès des emprunts dits “structurés” auprès des collectivités et établissements publics locaux et des hôpitaux semble avant tout dû à une stratégie commerciale des établissements financiers, centrée sur des produits permettant d’opacifier la concurrence et de reconstituer des marges » (voir ci-contre).

Au fil des années, la banque franco-belge va plomber les comptes des collectivités locales avec des crédits toxiques reposant sur les dettes grecque, italienne, américaine... Un portefeuille qui s’élevait à près de 100 milliards d’euros avant l’annonce du démantèlement de la banque en début de semaine. Car Dexia s’est écroulée sous le poids de ces crédits et de ses difficultés à se financer sur les marchés.

Pourtant, personne n’a mis en doute la fiabilité de la banque. Le conseil d’administration de Dexia, dont sont membres des élus français, a fermé les yeux sur les dérives financières qui rapportaient gros. La banque avait même renoué avec des bénéfices en 2009 (1 milliard d’euros) et en 2010 (723 millions). Seule la Cour des comptes relève que les pertes « avaient été masquées par une structure de financement complexe et une carence de gouvernance qui n’avaient été critiquées ni par les actionnaires ni par les autorités de contrôle bancaire ».

Avant la chute de 2008, le maire UMP du Havre, François Rufenacht, et le maire socialiste de Dijon, François Rebsamen, administrateurs de Dexia, où ils représentaient les crédits municipaux de leur ville, ne se sont pas révoltés contre les activités très contestables de la banque.

Les actuels administrateurs, Philippe Duron, député maire socialiste de Caen, et Édouard Philippe, maire UMP du Havre, sont aussi restés discrets, alors que depuis plusieurs années les collectivités locales sont montées au créneau contre les emprunts toxiques. Dexia a pourtant poussé de nombreuses collectivités à choisir des produits financiers à hauts risques. La Cour des comptes a estimé que 30 à 35 milliards d’euros des 160 milliards de dettes souscrites par des centaines de collectivités étaient toxiques et que 10 à 12 milliards présentaient un risque très élevé.

Le bilan de la saga Dexia est édifiant : les États français et belge ont évalué les pertes à près de 200 milliards d’euros de prêts. La masse des emprunts toxiques sera isolée dans une structure de défaisance, « bad bank » qui subsistera au démantèlement de Dexia et sera garantie par la France, la Belgique et le Luxembourg. Pour éviter la faillite, le gouvernement a de plus annoncé la création d’un nouveau pôle de financement des collectivités formé de la Banque postale et de la Caisse des dépôts.

Autre retour de l’histoire, la banque franco-belge est aujourd’hui démantelée par Pierre Mariani, administrateur-délégué de Dexia, qui fut directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy quand il était ministre du Budget d’Édouard Balladur. À la tête de Dexia depuis 2008, Mariani doit désormais effacer les traces d’un fiasco politico-financier qui aurait pu déclencher une nouvelle panique bancaire.


  1. Les emprunts toxiques proposent des taux d’intérêts bonifiés pendant une période d’amortissement avant d’être liés à des indices volatils qui peuvent s’avérer douloureux pour les collectivités. 


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