« On est pris au piège de la loi de la rentabilité »
Le 16 avril dernier, Stellantis a annoncé l’arrêt, après 2028, de la fabrication de voitures dans son usine de Poissy. Au moins 1 000 postes d’ouvriers devraient être supprimés. Jean-Pierre Mercier, syndicaliste de SUD et porte-parole de Lutte ouvrière, exprime sa colère.
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© Alain JOCARD / AFP
Je suis magasinier cariste à l’usine Stellantis de Poissy. Je travaille à ce poste depuis treize ans. Avant, j’étais ouvrier dans une autre usine de fabrication d’automobiles, celle de PSA d’Aulnay-sous-Bois. J’y suis resté dix-huit ans. Mais elle a fermé en 2014 après une longue grève de quatre mois. J’ai passé ma vie à l’usine, je suis un ouvrier et je ne me vois pas faire autre chose.
Aujourd’hui, je suis en colère parce que le 16 avril, notre direction nous a annoncé l’arrêt de la production de voitures à Poissy. Depuis, elle nous balade en nous affirmant que nous allons produire des pièces détachées et faire du reconditionnement. Tout cela est bidon. Ils nous mentent.
C’est de la poudre aux yeux pour endormir les salarié·es, pour éviter que nous nous mobilisions. La direction ne veut pas que nous nous organisions entre nous. Il est pourtant évident qu’il va y avoir des suppressions de postes, qu’on veut nous mettre à la rue.
Et tout cela dans quel but ? Celui de récolter plus de profits, de bénéfices. Nous sommes pris·es au piège d’un système économique qui est bâti sur la concurrence et la loi de la rentabilité. Les constructeurs automobiles se livrent une guerre à mort entre eux pour se piquer des parts de marché.
Et cette guerre, ils la mènent avec la peau des travailleur·ses. Face à cela, nous, les syndicats, les ouvrier·ères, nous défendons notre droit à l’existence, notre droit à avoir un salaire digne, notre droit à avoir un travail. Et c’est une vraie bagarre, il nous faut instaurer un rapport de force dans la société et dans les entreprises.
Moi, avec mon curriculum vitæ de syndicaliste, mes prises de parole, il me sera impossible de trouver un travail dans une autre entreprise. Donc la seule solution, c’est la mutation interne, ce qui veut dire déménager à Rennes ou à Sochaux… Ma vie, depuis toujours, c’est me bagarrer pour défendre les intérêts des travailleur·ses.
À un moment, nous allons nous retrouver dos au mur et nous n’aurons pas d’autres solutions que de nous battre.
Il est impossible à mes yeux d’accepter que celles et ceux qui fabriquent tout dans cette société se fassent écraser par le patronat, finissent au chômage ou meurent sur les chaînes de montage. Croyez-moi, tout cela n’est pas une vie.
Le syndicalisme est trop divisé, c’est un énorme frein dans le développement de nos luttes. Les travailleur·ses ont perdu confiance dans leurs syndicats, alors désormais, dans les usines, des ouvrier·ères doivent s’organiser. Ils et elles doivent décider de leur combat, de leurs revendications et des actions à mener.
Aujourd’hui, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Les politicien·nes nous méprisent, ils et elles sont bien trop occupé·es à s’acharner sur les travailleur·ses étranger·ères. Ils viendront nous voir le jour où il y aura une grève, et le Rassemblement national sera le premier.
L’annonce de la direction de Stellantis, le 16 avril, a été un moment très difficile pour les salarié·es de l’usine de Poissy. Ils et elles ont pris conscience de ce que cette direction préparait. Maintenant, il faut un autre déclic pour que la lutte prenne de l’ampleur. Pour le moment, à Poissy, nous ne sommes pas encore en grève parce que c’est compliqué.
Nourrir sa famille, payer son loyer, tout cela coûte cher aujourd’hui à cause de l’inflation. Se mettre en grève, c’est un sacrifice, un saut dans le vide. Il faut se préparer, et prévoir. Mais, à un moment, nous allons nous retrouver dos au mur et nous n’aurons pas d’autres solutions que de nous battre. Si nous restons passif·ves, nous serons écrasé·es. Alors, nous allons nous mobiliser et faire la plus belle grève dans le secteur de l’automobile.
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