Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser

Derrière les discours de rigueur et de neutralité, le rapport porté par Charles Alloncle esquisse bien davantage qu’une réforme technique : une remise en cause profonde du pluralisme médiatique.

Pierre Jacquemain  • 27 avril 2026
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Comment l’extrême droite veut discipliner l’audiovisuel public avant de le privatiser
Charles Alloncle, député de l'UDR et rapporteur de la Commission d'enquête sur l'audiovisuel public, avant l'audition du PDG et du secrétaire général de France TV à l'Assemblée nationale, le 8 avril 2026.
© GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Le rapport porté par le député ciottiste Charles Alloncle (UDR) ne doit pas être lu comme une simple proposition technique de réorganisation de l’audiovisuel public. Il s’agit d’un marqueur idéologique clair, d’un avant-goût du projet que l’extrême droite entend imposer aux libertés fondamentales, à commencer par celle d’informer. Car derrière les mots de « rationalisation », de « neutralité » ou de « rigueur budgétaire », se cache une offensive bien plus profonde : remettre au pas un service public accusé d’être trop indépendant, trop pluraliste, autrement dit trop difficile à contrôler.

Le reproche récurrent formulé par l’extrême droite contre l’audiovisuel public, celui d’un prétendu biais idéologique, de gauche selon lui, sert ici de prétexte à une entreprise de domestication. L’objectif n’est pas de corriger un déséquilibre, mais de redéfinir les règles du jeu pour affaiblir toute parole médiatique qui échappe à son influence.

La concentration des médias produit une information calibrée par des intérêts économiques et une homogénéisation des discours.

Ce projet s’inscrit dans une stratégie désormais familière : outre le fait que l’extrême droite rêve de privatiser l’audiovisuel public, ce rapport participe d’une délégitimation globale des institutions publiques pour mieux justifier leur démantèlement. En fragilisant l’audiovisuel public, elle prépare le terrain à un paysage médiatique dominé par quelques grands groupes privés, déjà en position de force.

Or cette concentration n’est pas neutre. Elle produit une information calibrée par des intérêts économiques et une homogénéisation des discours. Affaiblir le service public revient donc à réduire les espaces où peut encore s’exprimer une véritable diversité de points de vue, même si cette mission de service public reste encore loin d’être pleinement accomplie.

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Les mesures proposées par le rapport sont éloquentes. Supprimer des chaînes comme France 4 ou des offres destinées aux jeunes, c’est abandonner des générations entières aux logiques commerciales des plateformes. Fusionner des antennes, c’est réduire la pluralité des formats et des écritures. Faire disparaître des radios spécialisées, c’est reléguer encore davantage les cultures minoritaires à la marge.

Quant au retour d’une nomination des dirigeants par le pouvoir exécutif, il constitue une ligne rouge : c’est la réintroduction assumée d’un contrôle politique direct sur l’information. Il faut être clair : un tel projet ne vise pas à améliorer le service public, mais à le discipliner. Et, au-delà, à redéfinir le rôle même des médias dans la société.

Dans cette vision, l’information n’est plus un bien commun, mais un instrument parmi d’autres dans une bataille culturelle et politique. Les conséquences dépasseraient largement le seul champ médiatique. L’audiovisuel public est un pilier du financement de la création, de la fiction au documentaire en passant par le spectacle vivant. Le réduire, c’est affaiblir tout un écosystème déjà fragile, au profit de contenus standardisés et souvent importés. C’est appauvrir la capacité d’une société à se raconter elle-même.

Faire disparaître des radios spécialisées, c’est reléguer encore davantage les cultures minoritaires à la marge.

Enfin, l’argument budgétaire apparaît pour ce qu’il est : un alibi. Les économies avancées sont marginales à l’échelle de l’État, mais les coûts sociaux, culturels et démocratiques seraient considérables. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas une ligne de dépense, mais une certaine idée de la démocratie. À l’heure où la désinformation prolifère, où les puissances étrangères investissent massivement les champs médiatiques et où les plateformes imposent leurs logiques algorithmiques, affaiblir l’audiovisuel public relève d’une irresponsabilité politique majeure.

Ou, plus précisément, d’un choix assumé : celui de substituer au pluralisme une information plus contrôlable, plus uniforme, plus compatible avec un projet de pouvoir autoritaire. Il n’est à ce titre pas étonnant que la Hongrie d’Orbàn – alliée de l’extrême droite française – ait été qualifiée de « prédateur de la liberté de la presse » par Reporters sans frontières. Ce rapport ne constitue donc pas une réforme isolée. Il annonce une orientation plus large : celle d’une société où les contre-pouvoirs s’érodent, où l’information se privatise, et où la liberté d’informer devient une variable d’ajustement politique.

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Médias et Parti pris

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