Prostitution : pénaliser le « client » ?

Roselyne Bachelot s’est dite prête à pénaliser les clients de la prostitution. La question divise au-delà des clivages politiques. Pour Marie-George Buffet, ce serait un acte émancipateur ; pour Élisabeth Roudinesco, le remède serait pire que le mal.

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Illustration - Prostitution : pénaliser le « client » ?

Il s’agit de savoir dans quelle société nous souhaitons vivre et le type de rapports humains au sein desquels nous souhaitons évoluer.
La prostitution n’est pas une affaire privée. Elle relève d’un système généré par une certaine vision de la société et de son organisation. On devrait parler de système prostitutionnel reposant sur deux leviers : le patriarcat et la loi du marché.

Nous parlons d’une violence exercée à l’encontre des femmes. Car il ne s’agit en aucun cas d’une relation librement consentie, ni non plus égalitaire, mais bien d’un acte inégalitaire où l’un décide et l’autre s’exécute, où la liberté pour l’un commande la dépendance pour l’autre, où le plaisir de l’un repose sur l’asservissement de l’autre. Parler de violence dans ce cas n’est donc pas fortuit, car l’on traite ici d’une forme d’aliénation de la liberté d’un individu.
Vendre son corps ou faire payer un acte sexuel imposé relève d’un système où l’humain est marchandise et doit se plier aux volontés de celui qui paie. On est donc à cent lieues de l’émancipation et de la liberté.

Ici, l’intime relève non pas du « privé » mais du politique au sens du choix fait par et pour la société : en faveur de qui et sur quelles bases doit-elle s’organiser ? Soit on se moque de la personne humaine, et tout dépend de la loi de l’offre et de la demande. Soit on se fonde sur l’humain d’abord, et la loi du marché doit laisser la place à une société de liberté et d’égalité entre les femmes et les hommes. Ce qui impose de mettre au jour la responsabilité du client dans le système prostitutionnel. Une affiche placardée sur les murs de Madrid disait en 2005 :  « C’est parce que tu paies que la prostitution existe ! »

Je crois en effet que sans demande, et donc sans clients, la prostitution et le proxénétisme auraient plus de mal à prospérer. Les premiers résultats de la loi de 1999 en Suède en témoignent (recul jusqu’à 50 % de la prostitution de rue).

Pénaliser « le client », c’est d’abord pénaliser la demande au lieu de condamner les personnes prostituées et de faire porter sur les victimes la responsabilité de la violence s’exerçant à leur encontre. Cela relève aussi du combat contre toutes les violences sexuelles, car l’acceptation par la société d’une relation sexuelle fondée sur la domination ne peut que favoriser la tolérance à l’égard des agressions sexuelles. De même que l’on sait que le viol est commis en général par une personne proche de la victime, de récentes études montrent que le client de la prostitution est « monsieur tout le monde », lui-même victime d’un formatage social où la ­masculinité, voire la virilité, passe par la domination.
Que la société dise au client que le corps n’est pas une marchandise doit permettre à ce client de se responsabiliser, voire d’envisager son rapport aux autres d’une façon différente et certainement plus libératrice aussi pour lui. Une étude sur les clients menée à Londres montrait en effet que, pour ces derniers, la prostitution ne leur apportait aucune satisfaction mais des remords, regrets, confusion, colère, solitude…

Pénaliser le client serait donc un acte fondateur d’une nouvelle liberté, pour les femmes et les hommes, en aidant à libérer les uns comme les autres du système prostitutionnel.


Illustration - Prostitution : pénaliser le « client » ? Je suis opposée à la pénalisation des clients de la prostitution parce qu’elle entraînerait de facto celle des prostitué(e)s, et donc la clandestinité. Ensuite, on ne peut pas définir toute prostitution comme une aliénation liée au proxénétisme. Il existe quand même un libre choix, même si la prostitution est toujours un malheur. En pénalisant les femmes, on accentuerait leur malheur.

En outre, une telle mesure reviendrait à pénaliser tous les rapports sexuels tarifés. Or, il existe aujourd’hui une prostitution occasionnelle. Et cela aboutirait à des campagnes puritaines, et à terme à une régression des droits individuels concernant la vie privée. On rétablirait alors les fiches d’hôtel…

Sur ce terrain, la gauche est souvent fautive par antilibéralisme concernant les mœurs. Elle s’est montrée à la hauteur sur la question du mariage homosexuel, même si elle a été lente à l’admettre, mais il lui reste beaucoup à faire pour avancer sur les questions relatives au sexe. Le plus souvent, particulièrement en période de crise économique, elle privilégie la question de la protection contre les désastres sociaux, au détriment de la question des libertés individuelles ou du désir, de la jouissance et des passions, toutes choses jugées trop « bourgeoises » ou faites pour les riches. Du coup, elle rejoint les conceptions de la droite la plus réactionnaire.

Ce n’est pas en réprimant par des lois ce type de pulsions sexuelles que l’on aboutit à des progrès. C’est comme pour les usagers de drogues : cela ne sert à rien de les pénaliser si on ne lutte pas contre les trafiquants. Je suis favorable à la pénalisation – et elle existe – des proxénètes et, bien sûr, à la protection des mineurs. Mais concernant la prostitution entre adultes majeurs et consentants, le remède envisagé (l’abolition) serait pire que le mal.

Pour autant, je ne suis pas d’accord avec l’autre versant, la légalisation des métiers du sexe, parce que cela conduit à la réouverture des ­maisons closes et donc à un proxénétisme légal et « bien propre ». Pour la même raison, je suis opposée à la légalisation d’un prétendu « métier » du sexe, reconnu par le ministère de la Santé, qui consisterait à salarier des infirmières pour satisfaire sexuellement des handicapés moteurs.

Je crois qu’il faut rester dans un entre-deux et se méfier de l’excès de lois qui finissent par avoir des effets pervers. D’autant que de nombreuses lois, en France, répriment déjà le racolage, le proxénétisme, les violences faites aux femmes et aux enfants. Tout ce qui n’est pas clairement consenti doit être pénalisé, même si ce n’est pas facile.

Les pratiques sexuelles entre adultes consentants – des plus normales aux plus transgressives ou perverses – ne doivent pas tomber sous le coup de la loi. Arrêtons donc la spirale de la répression ou au contraire de la légalisation d’un « métier » qui n’en est pas un ! En outre, si on prenait cette mesure en France, on se trouverait dans une situation grotesque puisque la Belgique, l’Allemagne ou la Catalogne ont adopté des lois inverses en légalisant les maisons de rendez-vous et les rapports tarifés entre adultes. Les clients suédois vont en Allemagne et les clients français en Belgique ou en Catalogne… Cette mesure ne ferait que favoriser une logique fameuse : celle du sparadrap du capitaine Haddock !


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