Triple A, «la France dans une machine infernale »

Trois jours après l'abaissement de la note de la France par Standard & Poor’s, Paul Jorion, anthropologue et économiste, estime qu'une spirale « imbécile » et dangereuse a commencé. Il en appelle à un «  moratoire international » sur la dette. ****

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Politis.fr : La perte du triple A est-elle un catastrophe ?

À l'intérieur du système tel qu'il est, oui. Mais la catastrophe est liée au pacte de stabilité européen. Parce que cette règle est écrite de telle manière que les taux exigés pour emprunter ne doivent pas être supérieurs au taux de croissance. Le déficit maximum est en effet calculé en fonction du PIB (3 %) et non pas des recettes de l'Etat. Si le taux d’intérêt s'élève au dessus du taux de croissance le rapport dette / PIB se dégrade inéluctablement. Avec la perte du triple A qui fera monter les taux d'intérêts, pour ne pas aggraver « l'infraction » par rapport au pacte de stabilité, la France devra connaître un taux de croissance encore plus élevé. C'est une imbécillité totale. Sans ce pacte de stabilité financière le coup serait beaucoup moins grave.

L'Italie, par exemple, est désormais à des taux de 5 ou 6 %, avec un exigence de croissance impossible à satisfaire. Dans le même temps, la hausse des taux d'intérêts due à la perte du triple A va imposer un plan de rigueur qui va freiner la croissance. C'est ce que j'appelle l'effet ciseaux. D'un côté on fait baisser la croissance, ce qui conduit à une dégradation de la notation et la dégradation de la notation fait monter les taux d'intérêts. Plus il y a de rigueur, plus ça se dégrade. On a mis en place un machine infernale qui fait que ça ne peut qu'aller plus mal.

Quelle est la crédibilité d'agences de notations qui notaient déjà triple A les emprunts « pourris » qui ont provoqué la crise de 2008 ?

Elles sont crédibles aux yeux de la finance. Les financiers savent qu'on ne peut pas prévoir l'avenir et que la tâche d'une agence de notation est extrêmement difficile. Mais il vaut mieux qu'une évaluation soit faite plutôt que pas du tout. Les outils qu'utilisent les agences de notation sont assez statiques. Ils peuvent assez bien vous dire quelle est la situation aujourd'hui, mais il n'ont pas un grande « prédictivité ».

Les agences sont nées d'une exigence des États-Unis, qui en avaient besoin pour des fonds comme les assurances ou les fonds de pension, qui ont besoin d'une stabilité importante. C'est une bonne démarche. L'erreur qui a été commise est de confier cette mission d'évaluation au secteur privé. Parce que cela a généré des conflits d'intérêts. La loi de la concurrence joue aussi entre les différentes agences privées, qui se sont engagées à donner des notations dans des cas d'instruments financiers dont la complexité était telle que le calcul n'était pas faisable. Moody's n'a pas voulu dire « je ne sais pas le faire » en se disant que S&P prétendrait qu'ils peuvent le faire, etc.

Mais les agences de notation représentent tout un système. C'est pour cela que je suis écoeuré quand je vois certains politiciens dire qu'ils veulent « déclarer la guerre aux agences de notation » . C'est affligeant. Le vrai problème, c'est le système lui-même et la mauvaise distribution de la richesse : le crédit a remplacé les salaires.

En pleine campagne électorale, la perte du triple A entraîne Sarkozy, Hollande et Bayrou dans une course à la « stabilité budgétaire ». Comment analysez-vous leurs positions ?

Mr Sarkozy a fait une analyse très juste en septembre 2008 en expliquant que le problème était que nous sommes dans une économie qui dépend trop du crédit car il y a une mauvaise répartition des richesses. Il avait parfaitement raison. Le problème est qu'il n'a pris aucune mesure par la suite, comme si il ne lisait pas ses propres discours.

Du côté de Sarkozy comme chez Hollande, le problème est qu'un plan de rigueur ne fait qu'aggraver la situation. C'est le contraire de la solution et cela enterre définitivement le système tel qu'il est. Il n'y a pas d’inéluctabilité, mais le «pacte de stabilité» a été inscrit dans les différents traités européens et l'Allemagne pousse les pays a l'inscrire dans leur constitution.

Plusieurs candidats défendent à l'inverse une monétisation de la dette, c'est à dire son rachat par la banque centrale qui émettrait pour cela de la monnaie (dans le cadre européen pour le Front de gauche ou à l'échelle française avec un retour au franc pour le Front national). Qu'en pensez-vous ?

C'est irresponsable, parce qu'il faut continuer quand même à maintenir un système en état de marche. Monétiser la dette c'est pousser le levier de l'hyperinflation. Le Wall Street Journal souligne aujourd'hui que la Banque centrale européenne (BCE) est déjà dans une situation assez précaire en raison de la mauvaise qualité des instruments financiers qu'elle a pris en pension. On ne peut pas continuer comme ça. C'est la BCE elle-même qui joue sa crédibilité.
Il faut maintenant un moratoire sur la dette, qu'il soit simultané et international, au minimum à l'échelle de l'Union européenne.


Paul Jorion est auteur de nombreux ouvrage dont un de plus récents « Le capitalisme à l’agonie  »   (Fayard 2011) dessine la génèse de la crise de 2008 et avance plusieurs solutions.

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