Touche pas à ma pub !
Retour sur le coup d’éclat de Free, qui a brièvement bloqué à la source les publicités, pour les usagers de la Freebox. Un épisode qui soulève une question éthique et légale complexe.
3 janvier : les derniers SMS de bonne année égarés arrivent encore quand l’Internet français entre en ébullition. La dernière mise à jour de la Freebox Révolution a pour effet de bloquer à la source l’affichage des publicités (certaines d’entre elles) sur les pages Web. L’option a été activée par défaut, mais reste désactivable.
L’affaire fait du bruit. Publicitaires et internautes crient au scandale. Fleur Pellerin, ministre en charge de l’Économie numérique, organise fissa une table ronde entre les acteurs de la publicité en ligne et Free, qui désactive aussi vite son option Internet-sans-pub. 7 janvier, 9 heures, fin du premier round. Mais pourquoi autant de fureur de tous côtés ?
Pour Numerama, média en ligne gratuit vivant de la publicité, « Free pète un câble » . Il qualifie l’action unilatérale de l’opérateur – visiblement destinée à faire pression dans ses négociations avec Google – « d’irresponsabilité économique » mettant en danger quantité de sites, et de « risque démocratique » portant atteinte à la neutralité du Net.
Ce coup de force soulève certes une question économique et de survie pour certains sites. D’autant que Free bloque aussi le tracking Google Analytics, l’un des outils de la relation annonceurs/sites. Cela dit, rien de très nouveau sous le soleil, les internautes utilisant des programmes comme AdBlock pour neutraliser les pubs et pop-ups indésirables sont certainement plus nombreux que les possesseurs de Freebox. Par ailleurs, la publicité n’est qu’un des moteurs de l’économie Internet, le plus important, et bien moins visible, étant le commerce des données personnelles.
Neutralité du réseau et des intermédiaires techniques
La question éthique et légale est plus conséquente et plus complexe. Le fournisseur d’accès Internet (FAI) a procédé à un filtrage sélectif des contenus à la place des internautes. Certains qualifient la chose d’atteinte à la neutralité du réseau, la box (qui dialogue avec les serveurs du fournisseur) étant considérée comme faisant partie des équipements constituant « le réseau ». D’autres, comme Benjamin Bayart, l’un des premiers FAI français, estiment que la box est la frontière entre « le réseau » et le réseau privé de l’utilisateur, et qu’il s’agit plutôt d’une entorse à la neutralité des intermédiaires techniques. Leur rôle est de donner à tous un accès identique à Internet, sans interventions sur les contenus. Sauf pour rendre inaccessibles ceux qui leur ont été signalés comme « manifestement illicites », le plus souvent sous contrôle d’un juge, ou pour filtrer les sites de jeux illégaux. En l’occurrence, l’option Internet-sans-pub de Free visant essentiellement Google, Bayart conclut plutôt à « une entrave à la concurrence libre et non-faussée » .
Mais l’affaire arrive dans un contexte chargé. Le bras de fer entre opérateurs et acteurs sur la neutralité du Net se poursuit au niveau international et la position française n’est pas très nette… En décembre, lors de la conférence WCIT (World Conference on International Telecommunications) de Dubai, ce sont les États, réunis dans l’ITU (Organisation internationales des télécoms), qui demandaient à accroître leur implication dans la gouvernance d’Internet, faisant craindre un impact nuisible sur la neutralité.
Interdire le filtrage
Côté Hexagone, la mission Lescure turbine sur le devenir de l’Hadopi et évoque un élargissement possible de la responsabilité des intermédiaires techniques. On pourrait, par exemple, leur demander de filtrer l’accès à une liste des plateformes de téléchargement direct qui échappent pour l’instant à la vigilance des radars des ayants droit.
Le côté plaisant de cette « Free-affaire », outre d’entendre certains défenseurs des libertés prendre fait et cause pour la pub, est de voir notre ministre monter au créneau pour… interdire le filtrage. Espérons que si celui-ci se glisse encore une fois dans un texte de loi, elle n’oubliera pas de spécifier que l’internaute doit être informé de cette option et doit pouvoir la décocher.
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